Lectures de l'été

Liv Strömquist, I’m every woman, Rackham

Liv Strömquist est de retour contre le patriarcat, et c’est très bien. Commençant par dresser le portrait des cinq compagnes des pires boyfriends de l’histoire (Madame Mao, Madame Munch et plus encore), elle démonte les valeurs familiales, les enfants, et tout ce que le patriarcat a mis en place depuis des milliers d’années pour que les femmes restent à leur place, à savoir dans l'ombre de ces messieurs.
Militantes et documentaires, les BDs de l'auteure suédoise ne laissent pas de marbre. Avec ses dessins simples et dynamiques, ses textes drôles et grinçants, et grâce à une documentation incroyable, Liv Strömquist nous permet de façon simple et accessible de nous poser des questions essentielles et de voir certains aspects de nos vies avec une nouvelle perspective. À l'évidence, nous, femmes et hommes, avons tout à gagner à ce que cette auteure nous accompagne sur ce chemin vers plus d'égalité. MR

Chris Offutt, Kentucky Straight, Paris, Gallmeister

On y parle peu dans ces neuf nouvelles, ou plutôt on va à l’essentiel. Et ils boivent sec les personnages de Chris Offutt, ils triment dur dans ces collines des Apalaches gangrénées par le chômage et désertées par les industries sidérurgiques.
Les personnes qui habitent ces nouvelles cherchent leur place, ont souvent des aspirations qu’ils jugent petites mais qui sont grandes, finalement.
On y croise un enfant analphabète passant un concours d’admission à l’école, un vieil hermite laissant un bien étrange testament, un homme dont le destin dépend de son choix de sauver ou non quelqu’un qui a découvert sa plantation illégale de cannabis, une chasse à l’homme et à l’ours (dit comme ça c’est peu de chose, mais le texte est d’une densité à vous couper le souffle !).
Tous ces êtres se fondent dans une nature tantôt hostile et dure, tantôt sublime et nourricière, et l’on oscille entre la réalité la plus crue et le symbolisme le plus lyrique. Magnifique ! MPM

Rokudenashiko, L'art de la vulve, une obscénité ?, Melesse, Presque Lune

Rokudenashiko, aka Megumi Igarashi, est une mangaka et une artiste manko. "Manko", ça veut dire chatte en japonais, et c'est un mot que personne n'ose prononcer, tant il est tabou, dans un pays où chaque année le pénis est à la fête. Et c'est bien de la manko de Rokudenashiko dont il est question ici. C'est aussi le récit de son arrestation pour "obscénité" qu'elle nous raconte dans cette bande dessinée. Au croisement du manga-réalité et du documentaire, l'auteure japonaise montre comment la police a débarqué chez elle sans prévenir pour l'arrêter, les conditions de détention en prison ainsi que le système judiciaire japonais, un des plus répressifs du monde, et comment cet événement a été médiatisé dans le monde entier. Mais elle partage également son histoire personnelle, les choix qu'elle a fait pour pouvoir vivre de son art et comment, et pourquoi, elle a commencé à faire de l'art manko.
Pleine d'humour, militante mais aussi parfois emprunte de tristesse, cette histoire met en lumière les contradictions de la société japonaise et nous permet de découvrir cette artiste insolite et singulière qui se débat encore avec la justice pour que la manko ne soit, enfin, plus jamais un tabou. MR

David Grann, La note américaine, Paris, Globe

David Grann est journaliste et a mené une enquête pour le moins fouillée afin d’éclaircir le pourquoi et le comment d’une série de meurtres ayant eu lieu dans les années 1920 au sein de la tribu Osage. En effet ceux-ci, ayant été chassés de leur terre (la routine, quoi) et laissés sur un tas de cailloux aux confins de la Frontière (l’Oklahoma) , découvriront que sous ce tas de cailloux il y a du pétrole. Et ils deviendront, des années 1900 aux années 1920, richissimes. Des indiens roulant en voiture, et avec des domestiques blancs !
Oui mais c’est l’hécatombe dans la tribu, et les gens y meurent à une vitesse stupéfiante. On y meurt tellement que l’on finit tout de même par enquêter et Hoover, désireux de structurer son nouveau bébé le FBI, y envoie ses enquêteurs.
On entre dans ce livre comme dans un roman (mais si on lisait un roman on se dirait que l’histoire est trop extraordinaire pour être vraie !), et au final on aurait espéré que ce soit un roman, non un récit véridique qui révèle notre rapport à l’autre, notre rapport aux choses, notre rapport à l’argent... MPM

Yom Sang-seop, Trois générations, Carouge, Genève, Zoé

Séoul, fin des années 1920. La Corée se trouve sous domination japonaise. C'est l'histoire de la famille Jo, où trois générations se côtoient : le grand-père, patriarche autoritaire et conservateur, le père, modern boy, converti au christianisme, faible et débauché, et le petit fils, étudiant, marié et père de famille, sympathisant des marxistes pourchassés par le gouvernement.
Dans ce récit, d'abord paru sous forme de feuilleton en 1931, s'entremêlent intrigues familiales et politiques où l'auteur dépeint une société en pleine mutation. À la frontière entre le roman réaliste et le roman policier, les rebondissements nous tiennent en haleine jusqu'au bout du livre, résolument moderne pour son époque et devenu un classique de la littérature coréenne. MR

Louise Erdrich, LaRose, Paris, Albin Michel

Un beau matin, Landreaux part à la chasse, vise un cerf....mais tue en fait un enfant, le fils de son voisin et ami. Comment réparer ce qui ne peut l’être ? Landreaux trouve un début de réponse dans la tradition de ses ancêtres ojibwe, et « donne » son propre fils LaRose à ses voisins.
Et c’est tout le spectre des questionnements et des sentiments par rapport à cette situation que nous donne à lire la toujours très grande Louise Erdrich, à travers une mosaïque de personnages : les parents de la victime, ceux de LaRose, leurs frères et sœurs, les membres de cette communauté, dans la réserve indienne et à sa lisière.
LaRose, personnage central du roman, est l’héritier d’un prénom (LaRose a été porté dans sa famille d’une génération à l’autre, indépendamment du sexe), d’une tradition, mais aussi d’un sacrifice et de la souffrance d’un peuple. Il est aussi l’héritier d’une résilience et d’une force vitale, enfant magnétique et conciliateur. Erdrich est une grande conteuse : elle illumine de son écriture les épisodes du passé, mais donne aussi à voir l’époque actuelle, elle jongle avec les personnages, les époques, les symboles, sans jamais perdre le lecteur. Et toujours elle pose un regard dur mais foncièrement bienveillant sur les êtres qu’elle décrit, en questionnant la souffrance pour en révéler le sublime. MPM

Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes, Paris, P. Rey

Dakar, de nos jours. Une vidéo montrant le cadavre d'un homme déterré devient virale. Cet homme était supposé homosexuel, un góor-jigéen en wolof. Ndéné Gueye, prof de littérature à l'Université va être, peu à peu, obsédé par cette vidéo, au point de vouloir connaître l'identité et l'histoire du défunt, au point de remettre sa propre sexualité en question.
Mohamed Mbougar Sarr nous raconte le cheminement de Ndéné qui, au début homophobe, s'ouvrira aux autres, à l'autre, mais surtout à lui-même, quitte à tout perdre pour rester intègre. Un roman d'une seule voix à la réflexion forte et émouvante. MR

Carlo Lucarelli, Le temps des hyènes, Paris, Métailie

Nous sommes à la fin du XIX e siècle, dans la colonie italienne d’Erythrée. Le capitaine des carabiniers royaux, Colaprico et son assistant indigène Ogbà (dont c’est la troisième enquête, mais chacune peut se lire indépendamment) enquêtent sur une série de suicides. Ceux d’indigènes, qui n’intéressent personne, et celui du Marquis Sperandio dont on fait grand cas. Ils seront ballottés entre différentes pistes, différentes villes, apprenant qu’ « il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence ».
Ce n’est pas souvent que l’on lit un livre qui se déroule à l’époque coloniale italienne, pas souvent que l’on décrit si bien les différents parlers italiens et à travers eux la mosaïque que constitue l’identité italienne (l’Unité italienne est toute fraîche encore). De plus Lucarelli nous immerge dans la culture indigène érythréenne, ses paysages, ses coutumes et son phrasé. Il décrit sans complaisance le racisme des colons, et la bassesse des aspirations de certains d’entre eux. Tout cela dans un roman intelligent et malin. MPM

Eric Aunoble, Le communisme tout de suite ! : le mouvement des communes en Ukraine soviétique : 1919-1920, Paris, Les Nuits rouges

D'abord encouragé par le tout nouveau pouvoir bolchévik, le phénomène des communes a rapidement vu son élan brisé en raison du rétablissement de la propriété privée : « "Si vous, paysans influents, nous laissez le pouvoir politique dans le pays, nous vous laisserons le pouvoir de gérer le village selon vos normes". En somme, la révolution sociale est sacrifiée sur l'autel de la révolution politique », résume l'auteur. Mais également tout simplement à cause de la guerre civile faisant rage dans la région : « Les communards sont des pièces de choix dans [la] chasse aux Rouges». Mais aussi du fait de l'hostilité des paysans : « La commune était le mauvais exemple des "mauvaises gens", le mauvais exemple des femmes trop libres, des pauvres trop fiers, des jeunes trop indépendants ».
Forme la plus pure du communisme au sein du monde paysan, symbole d'une révolution réellement sociale, la kommuna se distinguait d'un simple partage individuel des terres tel que le promouvaient en particulier les Socialistes révolutionnaires (SR). En effet, le travail y était accomplit en commun et ses fruits répartis égalitairement.
Réellement plébéiennes, les communes offraient une possibilité aux plus pauvres d'entre les ouvriers agricoles de s'émanciper du patriarcat villageois hiérarchique et figé représenté par l'obchtchina, la fameuse communauté traditionnelle parfois un peu trop fantasmée. YB

Eric Aunoble, La révolution russe, une histoire française : lectures et représentations depuis 1917, Paris, La Fabrique

*** Retrouvez une note de lecture plus substantielle de cet ouvrage dans la section "Critiques de livres" de ce site ***
***** Eric Aunoble sera notre invité à la fête des 40 ans de Basta! le 13 octobre 2018 (infos à suivre)*****

Que représenta, en France, la Révolution russe de 1917 ? Comment les lectures de cet événement ont-elles évolué, muté, jusqu'à nos jours, et pour quelles raisons ? Question subsidiaire : un bilan de ces métamorphoses peut-il nous aider à surmonter notre impuissance actuelle face à un capitalisme décomplexé par la soi-disant "fin des idéologies" qui aurait accompagné la fin de l'URSS ?
Les modifications du contexte diplomatique et politique (« De l'alliance franco-russe ''trahie'' par les bolchéviks à l'alliance franco-soviétique prônée par de Gaulle, du Front populaire à la guerre froide ») ; l'accès aux sources historiques ; les parti-pris, non seulement politiques mais aussi épistémologiques des historiens ; l'activité éditoriale du PCF et de l'édition généraliste ; tous ces éléments et d'autres, étudiés ici dans le détail de manière accessible, ont informé et déformé les manières de traiter cet événement, d'en souligner ou d'en négliger certains aspects. L'ouvrage, croisant « un siècle d'histoire politique avec l'évolution historiographique [et] l'histoire culturelle », a donc la précieuse utilité d'objectiver un long débat traversé d'influences, d'erreurs, de tromperies intellectuelles, mais aussi d'avancées décisives dans la compréhension de l'événement, nous permettant finalement, un siècle après, d'approcher d'une meilleure compréhension de celui-ci.
C'est assez tardivement, avec le "dégel" poststalinien, que progresse réellement une histoire événementielle (établissant les faits de manière fiable, ce qui manquait encore à l'époque) et que naît une histoire sociale de la révolution russe (soulignant l'importance d'une activité révolutionnaire des masses motivée par la question sociale), avec notamment l'historien Marc Ferro. Cette histoire rompt, d'une part, avec les récits mythifiants du réalisme socialiste glorifiant le rôle du Parti, et, d'autre part, avec une histoire purement politique (cliché du coup d'Etat planifié par une secte disciplinée de politiciens cyniques et avides de pouvoir). Mais cette histoire, heurtant les dogmes de tous bords, bénéficie de moins d'attention et de soutien que l'histoire dominante au goût réactionnaire mise en chantier dès la Guerre froide par des officines anticommunistes, mais explosant réellement avec la chute de l'URSS et avec la "découverte" (tardive) du régime concentrationnaire et de la littérature dissidente, relayée ensuite par des historiens comme François Furet, ou Stéphane Courtois avec son Livre noir du communisme, où c'est l'idée même de communisme (plutôt que le stalinisme) qui est condamnée dans un procès purement à charge et aux présupposés épistémologiques fort contestables.
En fin d'ouvrage, Eric Aunoble propose un panorama d’études récentes, malheureusement encore peu souvent traduites (une précieuse exception étant le livre de Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir, Paris, La Fabrique, 2016), qui posent et tentent de répondre à des questions faisant réellement avancer la compréhension de la révolution russe et du phénomène révolutionnaire en général. Car, comme il le rappelle : « La révolution russe a longtemps servi de modèle, de marche à suivre pour aller vers l’avenir radieux. Aujourd’hui, elle ne semble plus inspirer qu’une réflexion désabusée sur le Mal et ses victimes. Or l’histoire n’est ni un mode d’emploi ni une morale, mais avant tout une réflexion sur l’action humaine et ses modalités. Avec ces pistes de lecture et de recherche, il ne s’agit pas d’opposer les "bons" à des "méchants", ni d’ignorer les impasses souvent sanglantes où la révolution russe a pu se perdre, mais de rappeler que les hommes et les femmes font leur histoire ». Une histoire qui n'est donc pas achevée, que l'on parle de celle, encore en partie à écrire, de la révolution russe ou... de l'histoire tout court encore à faire ! YB

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