Autogestion. Hier, aujourd'hui, demain

Autogestion. Hier, aujourd'hui, demain

Catherine Samary, "Yougoslavie : pour une appropriation plurielle des bilans"

in Lucien Collonges (coord.), Autogestion. Hier, aujourd'hui, demain

Paris, Syllepse, 2010, pp. 608-627.

En référence à la note de lecture de Nicolas sur l'ouvrage collectif L'autogestion, une idée toujours neuve, aux Editions Alternative libertaire, voici de longs extraits d'un article sur l'autogestion en Yougoslavie, tiré d'un autre ouvrage collectif sur le sujet de l'autogestion, publié quant à lui chez Syllepse, qui donne une image un peu différente de cette expérience :

"La crise et l'éclatement sanglant du système et de la fédération yougoslaves ont conforté (à l'extérieur de la Yougoslavie) l'idée qu'il n'y avait rien à perdre, à garder ou à apprendre de ce passé-là : soit parce que l'autogestion n'y aurait été qu'un chiffon de papier bureaucratique, sans aucune réalité ; soit parce qu'il s'agissait d'un système fondamentalement inefficace, quelles qu'aient été ses généreuses intentions. Cette perception contraste avec l'importance de la "yougonostalgie" aujourd'hui souvent constatée parmi les populations de l'ancienne fédération face aux dénigrements arrogants de tout apport de ce passé." (p. 608-609)"

A moins de concevoir un système "en chambre", les conflits et contradictions doivent être intégrés à la pensée, non comme "anomalies", mais comme forme d'existence de la démocratie à inventer. L'étude des conflits yougoslaves n'est donc pas celle d'un échec, mais d'une expérience vivante confrontée à ce que tout mouvement d'émancipation devra résoudre..." (p. 610)

"La réflexion sur les moyens institutionnels, légaux, pratiques, de combattre le bureaucratisme et le "substitutisme", avant qu'ils ne se transforment en pouvoir cristallisé d'une "élite" ou d'un parti-Etat, est une composante essentielle de la réflexion sur l'autogestion. Et il est loin d'être prouvé que la logique anarchiste (sensible à ces enjeux plus tôt que les marxistes) de suppression des institutions, des partis, des associations, est la réponse à cette question. L'héritage doit être mis à plat de façon systématique, avec un va-et-vient analytique entre les finalités et les moyens tels qu'ils ont été mis en oeuvre dans la grande diversité des expériences." (p. 613)

"Dans l'appropriation collective et la discussion des "modèles" et expériences historiques, l'étude de la Yougoslavie titiste est exceptionnelle par son ampleur et son audace innovatrice, dans un contexte particulièrement difficile ("détail" souvent omis) : pour la première fois, un régime politique du 20e siècle issu d'une révolution victorieuse après les luttes sanglantes antifascistes et dans un environnement capitaliste et impérialiste redoutables se confrontait à la première expérience de dégénérescence bureaucratique d'une révolution - celle de l'URSS. Et pour lui résister, il décide d'abolir le salariat... se réclamant de Marx contre Staline. Il faut d'abord souligner la genèse, la force et les limite de cette audace, puis les différents systèmes où se sont insérés les droits évolutifs de gestion reconnus aux travailleurs à partir de 1950 - en réponse à des conflits..." (p.613-614)

"Le bilan sur trois décennies de l'autogestion yougoslave est loin d'être unilatéralement un échec, mais il combine deux traits contradictoires : un approfondissement des droits de l'autogestion (exprimant une profonde popularité des droits reconnus, comme facteur de dignité) - c'est une des sources majeures de croissance et d'élévation du niveau de vie jusqu'à la fin des années 1970 ; l'absence de cadre politique (institutionnel) démocratique adéquat pour permettre aux autogestionnaires eux-mêmes de résoudre les tensions et difficultés surgies." (p. 617)

Il y eu trois phases du processus : la première (1953-1965) "connut les plus forts taux de croissance, appuyés sur l'introduction des conseils ouvriers. Leur gestion locale se confrontait à une planification dont les critères et choix leur échappaient. Le plan était pourtant assoupli, concentré sur les grandes priorités, et basé sur des fonds d'investissement sortant du budget de l'Etat." (p. 618)

"La deuxième phase (1965-1971) est la seule qui puisse être qualifiée de socialisme de marché. Elle fut très courte, à cause des tensions produites par les réformes. Celles-ci démantelèrent les fonds d'investissement et toute planification, élargissant donc les mécanismes de formation des prix par le marché, y compris le marché international par l'abaissement des protections sur le commerce extérieur. Le système bancaire lui-même fut transformé en le tournant vers des critères d'allocation des ressources sur des bases de rentabilité." (p. 618)

Samary détaille les causes qui ont mené à ces réformes et qu'on ne va pas citer ici faute de place. Voyons les conséquences :

"Cette deuxième phase se traduisit rapidement par le creusement des écarts de revenus entre entreprises et régions, le développement du chômage et la montée de l'inflation. Il se produisit une multiplication de grèves ouvrières et universitaires entre 1968 et 1971 contre ces inégalités, contre la "bourgeoisie rouge", pour une "autogestion de bas en haut" (c'est-à-dire substantiellement pour une planification autogestionnaire encadrant et limitant les rapports marchands)." (p. 619)

"La gauche marxiste dénonça le socialisme de marché comme une réponse, illusoire et piégée, à l'étouffement réel de l'autogestion par le système de planification en vigueur auparavant, au lieu d'oeuvrer à sa démocratisation réelle. Elle critiquait la perte de substance des droits d'autogestion dans l'horizon étroit des entreprises mises en concurrence par le marché, la pression de critères de rentabilité contraires au principe de revenus selon le travail, ainsi que l'autonomisation rampante des directions d'entreprises et des banques depuis la dissolution des fonds planifiés. La montée des grèves illustrait ces processus qui se traduisaient aussi, comme dans la Tchécoslovaquie de 1968-1969 par la radicalisation des syndicats officiels." (p. 619)

"C'est donc sous l'influence des résistances sociales et analyses formulées par la gauche marxiste que le mouvement étudiant revendiqua en 1968 l'autogestion de bas en haut !, une planification autogestionnaire et la représentation politique des organes d'autogestion à l'échelle fédérale dans des chambres ad hoc élargissant l'horizon de la gestion à la société tout entière et politisant ses enjeux." (p. 619)

"Le bureaucratisme et le parti unique, y inclus le culte de Tito, suscitaient des réactions critiques et caustiques chez les jeunes - dont témoignaient les journaux, notamment en Slovénie. Mais les idéaux socialistes n'étaient pas discrédités et la solidarité avec les peuples en lutte contre l'impérialisme était réelle, notamment dans la jeunesse. Les libertés culturelles acquises, grâce à l'autogestion pratiquée dans l'édition, l'université et dans les médias, étaient certainement bien supérieures - en dépit de l'interdiction du pluralisme politique - que dans bien des "démocraties" parlementaires." (p. 620)

Enfin, la dernière phase (1971-1980) "avant la crise des années 1980-1990 fut typique des réponses titistes face aux conflits : une combinaison de répression sélective et de droits accrus... des changements constitutionnels substantiels concédèrent en grande partie des droits revendiqués, tout en ayant réprimé les mouvements qui les avaient exprimés.

"Tito fit l'éloge des aspirations socialistes exprimées par des jeunes Albanais. Mais les leaders furent emprisonnés. Les enseignants de Praxis, tenus pour responsables des débordements jeunes, furent interdits de tout enseignement (après une résistance des structures d'autogestion universitaires pendant plusieurs années). Il conservèrent leurs emplois de chercheurs, mais la revue Praxis et ses conférences internationales furent interdites... Comme la gauche marxiste l'avait proposé, le système bancaire fut resocialisé, subordonné aux entreprises autogérées. Contre les pouvoirs technocratiques, les grandes entreprises furent divisées en unités de base ("organes de base du travail associé" - OBTA selon les initiales serbo-croates) aux pouvoirs consolidés et dotés du droit de s'associer dans une "planification autogestionnaire", contractuelle. Celle-ci, ainsi que la transformation des fonds bancaires subordonnés à l'autogestion des entreprises, marquait un coup d'arrêt au socialisme de marché. Un système de délégation dans des Chambres de l'autogestion fut institué - mais il fut malheureusement au seul plan des républiques et provinces ne fournissant donc pas de cadre multinational (inter-républicain) où les travailleurs autogestionnaires pourraient dépasser les horizons nationalistes au plan fédéral.

"Des Communautés d'intérêt autogestionnaires (SIZ...) associèrent les usagers et travailleurs des services, dans les crèches, hôpitaux, transports (ce qui étendit considérablement les réseaux de services dans les petites municipalités)...

"La nouvelle Constitution de 1974 entérina tous ces changements, désarmant doublement la gauche marxiste contestataire : par la répression sélective et par l'institutionnalisation d'une partie de ses critiques confortant l'image internationale innovatrice du régime." (p. 620-621)

Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Samary pointe en tout cas, d'une part, les limites des réformes (en particulier l'absence d'organe de l'autogestion au niveau fédéral) et, d'autre part, les dynamiques nationalistes (dont la responsabilité est également due aux politiques menées par le régime) qui se mettent en place. Ces deux types de problèmes conduiront, dans leurs interactions, à l'éclatement du pays. Elle ajoute ensuite les facteurs externes (internationaux) qui contribueront à mettre fin à l'expérience. C'est finalement entre les griffes du FMI que tomba la Yougoslavie :

"La politique d'austérité chercha à mettre fin aux droits autogestionnaires, c'est-à-dire à la propriété sociale, non étatiste. La logique des privatisations ne pouvait pas se réaliser directement, elle est passée par... l'étatisation et la conquête territoriale, ethnicisant à la fois les conflits, les droits nationaux et les droits sociaux...

"Le titisme ne fut donc pas le seul responsable de l'échec : les pressions soviétiques récurrentes puis celles du FMI et du nouvel ordre mondial et européen dans les années 1980 ont pesé lourdement. Mais en 1956 comme à la fin des années 1960, une résistance réelle du régime yougoslave à l'interventionnisme soviétique, soutenant et cherchant à étendre de façon internationale les aspirations socialistes autogestionnaires, aurait été populaire chez les pays frères et ailleurs dans le monde. Les dirigeants yougoslaves n'ont pas fait ce choix-là. La répression a signifié la montée de la corruption et du discrédit du régime, ainsi que son incapacité à offrir une sortie de crise sur des bases socialistes...

"L'enjeu essentiel ne porte pas d'abord sur les mesures concrètes mais sur les procédures : il n'y a jamais eu de débats publics, politiques au sens riche, sur ce que pourraient être les critères d'efficacité (les buts, donc) adéquats à la société yougoslave autogestionnaire. Il n'y a donc jamais eu non plus de débats sur les moyens pour y parvenir et de mobilisation des intéressés pour mettre en oeuvre les décisions communes." (p. 622-623)

"contradiction : d'un côté, l'autogestion restait, voire était de plus en plus populaire chez les travailleurs (parce que le temps de deux générations avait été nécessaire pour un apprentissage concret associé à un "statut" de dignité et que la décentralisation des structures d'autogestion dans les unités de base la rapprochait des intéressés)... Mais d'un autre côté, ils n'avaient aucun cadre politique ou syndical pour exprimer leurs aspirations et s'appuyer sur elles pour trouver des réponses à la crise à l'échelle de la société tout entière. La popularité de l'autogestion parmi les travailleurs se combinait à son impuissance, et se confrontait à un système incohérent au plan macroéconomique - ce qu'exprimaient l'hyperinflation et les multiples gaspillages ainsi que la paralysie d'ensemble du système. Cette crise et la répression furent ensemble les racines d'un basculement essentiel de la majeure partie des intellectuels vers le nationalisme ou le libéralisme..." (p. 623)

"Les transformations générales de la propriété opérées en Yougoslavie à partir de 1989 vont être introduites comme une réponse à la crise économique visant à rétablir une cohérence de marché. Or, en Yougoslavie plus que dans les autres pays socialistes, les travailleurs jouissaient de droits explicites de propriétaires collectifs. Il était impossible de les supprimer frontalement encore moins... après une consultation démocratique étant donné la popularité de l'autogestion parmi les travailleurs.

"La première loi fédérale sur les privatisations sous le gouvernement du croate libéral Ante Markovic (...), privait la propriété sociale de sa prépondérance en mettant sur le même plan toutes les formes de propriété." (p. 624)

(Sélection des citations par Yann)