La position de Basta! sur la décision de la Comco

Mi-août, les médias ont annoncé les résultats de l’enquête de la Commission fédérale de la concurrence (COMCO) sur les diffuseurs de livres en Suisse romande. Les sanctions proposées par la COMCO sont d’une telle ampleur (certains fournisseurs devraient payer des amendes de 10% de leur chiffre d’affaires des trois dernières années !) qu’elles menacent leur existence.

 

Il ne s’agit pas de défendre bec et ongles ces entreprises dont les pratiques ne sont pas toujours honnêtes. Elles nous ont rendu la vie particulièrement difficile lors de la chute de l’euro et, bien avant ça, les conditions que certaines proposaient (et proposent encore) aux petits libraires étaient loin d’aider un commerce déjà difficile. Nous étions parmi les premiers à souhaiter que le système soit réformé, mais pas à n’importe quel prix. Dans un premier temps, nous souhaitons prendre position sur trois points :

 

1 - Contrairement à ce qu’il est de bon ton de claironner, la proposition de la COMCO n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour les librairies, parce qu’elle pourrait faire disparaître brutalement nos fournisseurs. Or, il est évident que sans structures de diffusion de proximité il n’est pas possible de faire vivre des librairies dignes de ce nom, grandes ou petites, en Suisse romande.

2 – Le traitement médiatique de cette « affaire » est, dans l’ensemble, désastreux.

3 - Les libraires indépendants doivent prendre la parole et faire connaître leurs positions respectives sur les questions de diffusion, de prix, de concurrence, etc. Cela peut se faire par le biais de lettres aux journaux ou de textes comme celui que nous publions ici. (1)

 

La décision de la COMCO semble motivée par des aspects idéologiques. Les patrons des maisons de diffusion se sont « entendus », ils se sont rendus coupables d’ « accords horizontaux », ils ont « verrouillé le marché » ? Ils ont donc pêché, ils ont enfreint le dogme néo-libéral de la « concurrence libre et non faussée ». Nul châtiment ne sera assez dur. Le traitement de l’affaire par la télévision romande (2) reflète à l’excès ce manichéisme, en présentant les diffuseurs comme des mafieux : une mise en scène d’autant plus idiote que, parmi eux, figurent des entreprises indépendantes (Zoé, Albert le Grand, L’âge d’homme) dont on peut douter que les patrons roulent en Porsche, et même une « micro-structure », la Librairie du Lac (3). Le jour où la RTS fera preuve du même acharnement contre les pontes du lobby nucléaire ou les exportateurs d’armes, il fera plus chaud qu’aujourd’hui.

Le discours « méchants diffuseurs vs gentils libraires » est rabâché, depuis longtemps et au mépris d’une réalité plus contrastée, par Pascal Vandenberghe (4), l’inénarrable patron de Payot. Il est repris par 24Heures (5), qui nous rassure : « Les libraires [seront] épargnés par la COMCO», dont il faut louer la mansuétude. Sur les ondes de la Première, le conseiller national Dominique de Buman (PDC/FR) et Mme Monika Dusong, présidente de la Fédération Romande des Consommateurs, rivalisent de gentillesse à notre égard. Les libraires indépendants sont les colombes blanches dont tout le monde, y compris M. Vandenberghe, prétend se soucier du sort.

De là à nous demander notre avis, il y a un pas. Certes, 24Heures prend la peine de citer M. Jacques Scherrer, de l’Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires (ASDEL) mais son « temps de parole » est de moitié moins long que celui accordé au plus glamour Philippe Nantermod, icône médiatique de la lutte contre le prix réglementé du livre !

 

A cet égard, l’émission Forum du 16 août (6) est un cas d’école. Le journaliste s’ingénie à faire passer la proposition de la COMCO pour une bonne nouvelle, tant pour les consommateurs que pour les libraires. M. de Buman, qui connaît bien le monde du livre en Suisse romande, tempère. Mme Dusong ne se sent plus de joie. Obsédée par la défense de cette entité floue qu’est « le consommateur », outrée d’acheter ses livres plus cher ici qu’en France, cette « socialiste » (7) n’évoque ni les places de travail en jeu, ni le fait que les conditions de travail dans les librairies suisses sont globalement meilleures qu’en France, ce qui a un prix. Ces détails ne l’intéressent pas. En revanche, elle affirme sa confiance en la concurrence et le marché, qui résoudront tous nos problèmes. Avec des socialistes comme ça, on n’a même plus besoin de libéraux. (8)

 

Il faudra attendre la fin de l’année, voire le début de l’année 2013 pour connaître le verdict définitif de la COMCO, les diffuseurs ayant un délai pour préparer leur défense. Mais cette première manche et le traitement médiatique dont elle fait l’objet ne nous incitent pas à déborder d’optimisme. De plus, il est inacceptable que les libraires indépendants soient les otages d’un débat auquel ils ne sont pas, ou très rarement, conviés (9). Il est inacceptable que la parole des libraires indépendants soit si souvent confisquée, que ce soit par des gens pleins de bonnes intentions, comme M. de Buman, ou par d’autres qui, comme Mme Dusong ou M. Nantermod, se fichent éperdument des réalités de notre profession.

 

(Nous reviendrons sur ce sujet à l’occasion de prochaines newsletters. Si vous avez des questions sur la façon dont fonctionne le marché du livre en Suisse romande, n’hésitez pas à nous contacter et nous vous répondrons avec plaisir.)

 

Les libraires de Basta !

 

(1) Dans la prochaine édition de notre Newsletter, nous aborderons les questions de la libéralisation totale des prix que préconise la COMCO, et de l’appauvrissement du métier de libraire qu’elle implique.

(2) http://www.rts.ch/info/suisse/4204748-les-diffuseurs-de-livres-romands-dans-le-collimateur-de-la-comco.html

(3) D’autres acteurs sont moins recommandables, à l’image de Diffulivre, propriété du groupe Hachette… de même que Payot, d’ailleurs.

(4) Lire ses œuvres complètes, compilées ici : http://www.payot.ch/fr/notreEntreprise.html Le texte J’appelle les libraires à s’affranchir et prendre leur destin en main, en particulier, est un chef-d’œuvre.

(5) Patrick Chuard, La Comco veut amender lourdement les diffuseurs, 24Heures, 17 août 2012.

(6) http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/4188827-forum-du-16-08-2012.html

(7) Elle fut conseillère d’état PS à Neuchâtel entre 1997 et 2005.

(8) Le lendemain, Forum a invité M. Patrice Fehlmann, directeur de l’Office du Livre,  qui a tenu des propos nettement moins optimistes et n’a rien trouvé de mieux à faire que de tenir des propos sexistes à l’égard de Mme Dusong. Bref, ça ne plane pas très heut non plus. http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/4190701-forum-du-17-08-2012.html

(9) Une exception notable : http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/le-12h30/?date=17-08-2012