Le marxisme analytique - Fabien Tarrit

Le marxisme analytique - Fabien TarritFabien TARRIT, Le marxisme analytique. Une introduction critique

Paris : Syllepse (coll. mille Marxismes) , 2014


******** Critique de François Villars suivi d'une réponse de Fabien Tarrit + débat ********

 

Dans le monde francophone, il faut reconnaître que le marxisme analytique est fort mal connu. Ceux qui ont entendu parler de ce courant ont souvent de lui une image déformée. Un lieu commun répandu est notamment que le marxisme analytique consiste en une refondation du marxisme sur les bases de l'individualisme méthodologique propre à la théorie économique néo-classique (cette idée que le point de départ de toute analyse sociale doit être les choix supposés rationnels des individus, tout phénomène collectif n'était qu'une « somme » des choix individuels).

Cette erreur provient sans doute du fait que le seul ouvrage d'un marxiste analytique traduit en Français est de la plume de John Elster (Marx, une interprétation analytique, Paris : puf, 1889), qui défend justement une telle approche individualiste du marxisme. Dans le même ordre d'idée, Elster étant un des représentants de ce courant les plus hostiles à Marx, on pourrait penser que le marxisme analytique consiste fondamentalement en un règlement de compte.

Disposer d'une introduction en langue française à cette école marxiste particulière est donc salutaire et permet de revenir sur ces idées reçues. Car s'il est vrai « qu'au fur et à mesure où les éléments théoriques de l’œuvre de Marx se voyaient les uns après les autres décerner le label de foutaise, les auteurs tendaient à rapprocher leurs positions » et que finalement « l'ensemble de la théorie de Marx fut réfutée » (p. 14), on apprendra néanmoins que l'ouvrage fondateur du marxisme analytique, celui de Gerald Cohen (Karl Marx's Theory of History : A Defense), constitue, comme son titre l'indique, une tentative de défense de la théorie marxienne. D'autre part, Cohen opère dans ce livre des choix théoriques qui visent justement à éviter l'individualisme méthodologique et cela le mènera à s'opposer à Elster, notamment. En réalité, Fabien Tarrit nous permet de découvrir que ce courant est marqué par une grande diversité d'approches de l’œuvre de Marx et que cette diversité est à la source de nombreux points de discordes. Mais qu'elle est alors leur unité, qui permet de regrouper ces différents auteurs sous une même étiquette ?

Qu'est-ce au juste que le marxisme analytique ? Pourquoi « analytique » ? Il s'agit en fait de tenter de débarrasser le marxisme de la « méthode » dialectique, considérée unanimement par les marxistes analytiques comme de la « foutaise » (« bullshit »). Ceux-ci vont donc s'atteler, de diverses manières, à une refondation du marxisme. Il s'agit pour eux d'explorer les multiples aspects de la théorie marxiste (les classes sociales, le matérialisme historique, etc.), sur la base d'une méthodologie qui se veut rigoureuse, et qui emprunte en fait aux méthodes dominantes dans les sciences économiques et sociales américaines. Le marxisme analytique cherche à allier la théorie marxiste à la rigueur de la philosophie analytique. C'est de mariage improbable que vient le nom de marxisme analytique.

Préciser un peu la nature et les contours de ce courant, présenter en quelques chapitres les auteurs les plus influents du groupe, ainsi que les principaux débats suscités par leurs concepts et interprétations, tel est le mérite de ce petit livre. Le seul peut-être, malheureusement. Car il faut dire que l'ouvrage est assez mal écrit. Le style et surtout la structure en sont très scolaires. Par exemple : l'introduction du livre consiste exclusivement en un résumé du contenu de ce qui va suivre ; l'introduction du premier chapitre résume celui-ci, répétant en partie (et amenant peu d'éléments supplémentaires) l'introduction générale ; lorsqu'on lit le premier paragraphe de la première section du chapitre, on a l'impression de relire pour la troisième fois la même chose. Ces répétitions sont d'autant plus regrettables que le texte est assez court et condensé, et qu'il serait plus judicieux d'exploiter l'espace à disposition pour donner des éléments plus détaillés au lieu de répéter les mêmes généralités encore et encore. Cela nuit gravement à la fluidité de la lecture et donne l'impression au lecteur de ne pas apprendre grand chose, passé le premier exposé d'un élément particulier.

Au delà du style, c'est le caractère « critique » de cette introduction au marxisme analytique qui pose problème. Il est certes intéressant, voir indispensable, de présenter avec une certaine distance critique cette école de pensée, comme ce devrait être le cas de la présentation de toute école de pensée. Cependant, c'est l'angle choisi par l'auteur pour opérer cette prise de distance qui me semble poser largement problème. Il dit avoir « choisi d'axer cet ouvrage sur le rapport des marxistes analytiques à Marx » (p. 14) ; mais c'est moins au texte de Marx lui-même qu'il se réfère, qu'aux vulgarisations d'Engels (du vieil Engels : Anti-Dühring, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande, Dialectique de la nature), notamment lorsqu'il s'agit de définir ce qu'est la « méthode spécifique » du marxisme. Car l'auteur souligne à de nombreuses reprises que « c'est par le rejet de la spécificité méthodologique de l’œuvre théorique de Marx que se sont développés les premiers éléments ayant conduit à la constitution du marxisme analytique » (p. 15) ; notamment, « ces auteurs nient l'existence d'une méthodologie propre à Marx et ils rejettent la méthode dialectique, qualifiée de foutaise. » (p. 18) Or les ouvrages tardifs d'Engels sont loin d'être les présentations les plus fiables de la « méthode » marxienne et en particulier de la dialectique, qui est y réduite à expression simplistes et creuse. Il est de plus contestable que la spécificité de la « méthode » marxienne réside dans la « dialectique », fut-elle dite « matérialiste ». « La formule “matérialisme dialectique”, bien que jamais utilisée par Marx et parfois détournée, nous paraît appropriée pour désigner la philosophie de Marx. » (p. 26, note) Il faut encore rappeler lorsque la « philosophie » de Marx est désignée par le terme de « matérialisme dialectique », cette désignation n'est pas sujette à des déviations, elle en est une, due à Staline lui-même et reprise par des marxistes orthodoxes des années 1940. D'une manière plus générale, les références à Marx dans ce petit livre sont le plus souvent discutables. Ainsi, le caractère « critique » de cette introduction est à prendre avec des pincettes.

Cela dit, en l'absence d'autres références en langue française, il peut être utile de consacrer quelques heures à la lecture de ce bref opuscule, afin de mieux connaître une version du marxisme qui a suscité une immense littérature et exercé une grande influence dans le monde anglo-saxon. Car malgré ses limites et ses défauts, on y trouve une présentation concise et relativement claire des grands auteurs et de leurs contributions aux marxisme analytique. Sur ce point, l'auteur semble en effet maîtriser son sujet : un coup d’œil à la bibliographie pourrait suffire à nous en convaincre, mais il faut savoir que l'auteur a de plus eu des contacts et des échanges avec certains de ces auteurs, qui lui permette de donner une vision très informée de l'histoire du groupe et de ses débats internes.

François Villars

Réponse de Fabien Tarrit (8 mai 2015) :

A l’attention des rédacteurs de Basta.

Je me permets de vous écrire en réponse à la recension que vous avez faite de mon livre sur le marxisme analytique, paru chez Syllepses en 2014. Je vous remercie d’avoir pris la peine de rédiger cette note de lecture, qui suscite de ma part quelques commentaires.

Je me permettrai deux remarques, sur la forme et sur le fond.

1/ Vous reprochez au livre d’être « assez mal écrit » en raison du « style surtout la structure... très scolaires ».

Outre que le caractère « court et condensé » du texte a été dicté par des contraintes éditoriales, il s’agit d’une synthèse d’un travail académique.

Les méthodes de structuration du livre sont précisément celles que l’on acquiert à l’université, et qui consiste à exposer les connaissances de telle sorte qu’elles soient claires pour le lecteur. Votre critique s’adresse visiblement aux méthodes académiques.

J’ajouterai également que la répétition est mère de tous les savoirs.

2/ Plus important, vous reprochez au livre de prendre pour références les "vulgarisations d'Engels" qui selon vous "sont loin d'être les présentations les plus fiables de la 'méthode' marxienne et en particulier de la dialectique, qui est y réduite à expression simplistes et creuse". Vous suggérez également que l’utilisation de la formule «  matérialisme dialectique » est une déviation stalinienne. Les deux points sont bien sûr liés .

Il serait possible de faire la généalogie de votre critique qui renvoie à l’offensive anti-Engels que l’on trouve la première fois chez Mondolfo, qui apparaît très clairement chez Lukacs, puis chez de nombreux auteurs (Coletti, Kolokowski, Jordan, Gamble, Carver, voire même Callinicos, pour n’en citer que quelques-uns) qui préfèrent attaquer Engels plutôt que s’en prendre frontalement à Marx.

Pour ma part, je me sens proche d’Antonio Labriola qui, dans une lettre à Croce, se sentait "tellement crétin qu’il ne voyait pas de différence" entre Marx et Engels. Vous trouverez des analyses sérieuses de la filiation Marx-Engels dans Riazanov (Marx et Engels), Mehring (Karl Marx histoire de sa vie), dans le numéro spécial d’Actuel Marx Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, ou encore dans Jakubowski (Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire).

Certains de ces auteurs (pas tous précisément) qui s’en prennent à Engels attribuent, dans le même mouvement, à la déviation qu’ils lui prêtent une ouverture vers le stalinisme. Vous jugez ainsi que la dialectique n’est pas la méthode de Marx et que le matérialisme dialectique a plus à voir avec le stalinisme, malgré l’avertissement explicite que je fais et que vous signalez.

Pourtant, le chapitre IV de Ludwig Feuerbach... s’intitule précisément "Le matérialisme dialectique", ce qui signifie que vous considérez qu’Engels était un précurseur de Staline (qui par ailleurs n’a certainement pas compris le sens du matérialisme dialectique, tant était médiocre sa culture intellectuelle), en vous inscrivant dans la lignée des auteurs que j’évoquais. Staline a bel et bien détourné le matérialisme dialectique en le figeant, en le transformant en son contraire, et en l’utilisant comme justification idéologique de nombre d’horreurs qu’il a perpétrées au nom du marxisme.

Voici ce qu’on trouve dans une préface du Capital rédigée par Marx lui-même : "Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme".

Nier que la pensée de Marx était dialectique et matérialiste – ce que vous ne faites pas mais vous en minimisez la portée – pose à mes yeux un certain nombre de problèmes. En l’occurrence, si on tire le fil de votre critique, vous jugez que ma référence à Engels renvoie en dernière analyse à Staline, et une telle critique porte les dangers de dévaloriser la pensée de Marx et Engels que je m’efforce à préserver tout au long de ce livre.

En espérant vous lire prochainement, cordialement

Fabien Tarrit

Réponse de François Villars :

Monsieur,

Je suis l'auteur de la recension qui se trouve sur le site des librairies Basta !, à laquelle vous avez réagi. Je tiens à préciser avant tout que les lignes qui suivent sont écrites en mon nom propre et n'engagent en rien la responsabilité de la librairie. En second lieu, je m'excuse de répondre si tardivement. J'ai rédigé cette réponse d'une traite après lecture de vos commentaires, mais je n'ai pas eu l'occasion avant aujourd'hui de vous l'envoyer. Maintenant que j'en ai le temps et l'occasion, j'en ai profité pour apporter quelques précisions à ma réponse. Vos remarques, si elles étaient fondées, appelleraient sans doute quelques amendements au texte figurant sur le site de la librairie. Cela dit, si j'avais à apporter des modifications à ma recension, ce ne serait que pour y apporter des précisions ; je ne changerais rien quant au fond de mes critiques. Voici pourquoi :

Concernant la forme, en premier lieu. Réalisant actuellement une thèse de doctorat, et après huit années d'études universitaires, je crois être assez familier des méthodes académiques d'exposition. C'est en bonne partie à l'aune de ces dernières que je me suis permis de juger votre texte « scolaire ». Je ne voulais certes pas remettre en cause qu'une introduction doive être consacrée à une exposition synthétique de ce qui sera traité par la suite ; ni qu'un chapitre doive lui aussi s'ouvrir sur une introduction plus spécifique. Mais ce qui me semblait gênant en l'occurrence, était que les éléments présentés dans les premiers paragraphes du premier chapitre reprenaient, avec le même niveau de généralité, ce qui avait déjà été dit dans l'introduction générale. C'est bien cela qui me paraît problématique : l'introduction d'un chapitre devrait avoir un caractère un peu plus spécifique et amener de nouveaux éléments par rapport à l'introduction du livre. Introduction qu'on a lu quelques pages seulement auparavant, car le livre étant relativement court, les répétitions deviennent plus facilement nuisibles. Bien sûr, reprendre un propos pour éviter au lecteur de perdre le fil est important. Mais si un lecteur ne peut être tenu pour capable d'avoir encore en tête les éléments qui se trouvent peu de pages plus haut, je ne sais pas s'il pourra retirer quelque substance d'un livre, quel qu'il soit. Je ne reproche pas à votre texte d'être bref, ayant bien compris qu'il s'agissait d'une contrainte éditoriale (cela me semble se sentir dans une phrase comme « il serait judicieux d'exploiter l'espace à disposition pour donner des éléments plus détaillés au lieu de répéter les mêmes généralités encore et encore »). J'avais bien compris aussi que votre livre constituait une synthèse d'un travail académique. Mais une « synthèse » justement : dans un ouvrage de moins de 150 pages, qui se veut introductif et synthétique, je pense qu'il vaut mieux aller straight to the point. Les ouvrages sur Marx ayant un caractère synthétique et académique à la fois sont nombreux, et tous ne sont pas pour autant « scolaires » et répétitifs dans leur exposition, même lorsqu'ils sont d'un format comparable à celui de votre livre (voyez p. ex. Balibar, « La philosophie de Marx », coll. repères ; ou, dans la même collection, Combemale, « Introduction à Marx »).

Sur le fond, maintenant. Je suis plus ou moins au fait des débats sur les relations de Marx et Engels. La généalogie de ma critique, que vous pensez possible de reconstruire, demanderait à mon avis bien des nuances. Tout auteur qui explore les éventuelles non-convergences entre l’œuvre de Marx et les exposés qu'en donne Engels vers la fin de sa vie ne le fait pas pour ne pas avoir à « s'en prendre frontalement à Marx ». Si je ne connais de loin pas tous les auteurs desquels je suis censé être tributaire, ceux que vous me conseillez me sont en revanche plus familiers (Riazanov, Mehring, le colloque « Engels, savant et révolutionnaire »). J'ai été personnellement introduit à cette problématique par mes lectures de Rubel. Cela dit, son anti-engelsisme systématique ne me convainc pas entièrement, loin s'en faut. Les travaux d'un Terell Carver sont bien plus subtils et bien plus solides également. J'ai dans les rayons de ma bibliothèque quelques ouvrages que je n'ai pas encore eu l'occasion de lire sur cette question, mais le peu que j'ai pu lire me suffit à affirmer que l'on ne peut opposer simplement un point de vue qui accuserait Engels de tout les maux et qui proviendrait d'une volonté de fuir la confrontation avec Marx d'une part, et une compréhension sérieuse qui refuse toute différence entre les deux compères de l'autre. L'histoire est bien plus complexe. Les relations de Marx à Engels sont celle d'une collaboration permanente, et d'une entente globale assez rare. Cela étant dit, on ne peut simplement prendre l'un pour l'autre. Ils n'ont pas les mêmes trajectoires intellectuelles, les mêmes formations, les mêmes intérêts. Et loin d'avoir « déformé » ou « trahi » la pensée de Marx, Engels a sans aucun doute eu sur lui une influence déterminante, le poussant à s'intéresser à l'économie politique, ainsi qu'au communisme ; l'aide d'Engels dans la rédaction du Capital n'est pas négligeable. Pour autant, les différences d'intérêts et les analyses qu'ils livrent chacun de leur côté ne peuvent être simplement considérées comme résultant d'une « division du travail » entre les auteurs sur la base d'une vision théorique absolument identique. En bonne partie parce que cette vision théorique n'a jamais été systématiquement explorée et exposée par les auteurs eux-mêmes après une première élaboration abandonnée en cours de route dans l'Idéologie allemande (je reviendrai sur ce point). Par ailleurs, tant Marx que Engels sont des penseurs hautement intelligents, c'est-à-dire qu'ils ne s'enferment pas dans un système achevé une fois pour toute : leurs conceptions théoriques évoluent jusqu'à la fin de leur vie. Et il y a de très bonnes raisons de penser que ces évolutions ne sont pas toujours convergentes, loin s'en faut. Une étude détaillée de leurs attitudes sur la commune paysanne russe à partir des années 1870-1880 (notamment les fameux « brouillons de lettre à Vera Zassoulitch), qu'il est bien sûr hors de question de développer ici, pourrait le montrer. Non seulement les deux auteurs livrent des conclusions différentes de leurs analyses de la situation russe, mais leurs conceptions de ce que veut dire « appliquer la méthode de Marx » à un cas concret divergent largement. En disant cela, je n'accuse en rien Engels de « falsification », ou quoi que ce soit de ce genre ! Simplement, les deux auteurs sont deux personnes différentes, avec des pensées différentes, même s'ils ont l'un sur l'autre une influence immense.

Sur la dialectique et le marxisme, maintenant. La très célèbre citation que vous faite de la postface (et non une préface) à la deuxième édition allemande du Capital ne prouve rien en soi. Une allusion à la dialectique ne constitue pas une justification de la caractérisation de la méthode de Marx comme « matérialisme dialectique ». Emmanuel Renaut propose de s'attacher plus sérieusement à cette question plutôt que de s'en tenir à des déclarations d'intention de ce type (voyez Marx et la philosophie, Actuel Marx Confrontation, 2014). Il est curieux d'ailleurs d'être accusé de s'inscrire dans un courant de pensée supposé refuser de « s’en prendre frontalement à Marx » par un auteur qui justement défend ce dernier sur la seule base de préfaces et de synthèses qui ne sont pas de sa main, au lieu de s'appuyer sur les analyses mêmes de Marx dans le corps de ses textes. (Le texte de Staline sur « matérialisme dialectique et matérialisme historique » ne fait d'ailleurs pas autre chose, qui cite également ces mêmes lignes de la préface et ne caractérise la méthode de Marx qu'en s'appuyant sur Engels et un peu sur Lénine. Bien sûr, je vous rejoins sur l'incapacité de Staline à comprendre le peu qu'il lit, ce qui suffit à ne pas accuser Engels d'être le « précurseur » des inepties écrite en son nom et celui de Marx).

Caractériser la méthode de Marx en s'appuyant sur les textes d'Engels de la fin de sa vie me pose donc toujours un problème. Non que ceux-ci « trahiraient » l’œuvre de Marx. Mais il s'agit dans ces texte de synthétiser les conceptions théoriques élaborées en commun bien longtemps avant. Or qui dit synthèse, dit systématisation. C'est là une première difficulté : je ne crois pas que l'on puisse assimiler les conceptions théoriques de Marx à un système, même si ce système ne devait être qu'une « méthode ». Lorsque Marx parle de sa « méthode » dans le Capital, il parle d'un traité de critique de l'économie politique. Lorsqu'on parle de marxisme, on entend souvent plus : une méthode d'analyse de l'histoire. C'est bien de la Logique de Hegel dont il est vraisemblablement question en ce qui concerne la méthode d'exposition du Capital (bien sûr « exposition » et analyse sont très liées), comme semble le montrer les études de la genèse de l'ouvrage (via les Grundrisse, etc.). Dans l'Anti-Dühring ou dans le Feuerbach, Engels élargit largement la focale : il présente une conception théorique bien plus générale. (Bien sûr, la critique de l'économie politique s'appuie largement sur une telle conception plus large). Or, de cette conception théorique générale, il n'existe aucun exposé systématique antérieur à ces textes d'Engels (la fameuse « Préface » de 1859 à la Contribution à la critique de l'économie politique n'est certainement pas un exposé systématique, mais bien le résumé succin d'un « fil rouge », résumé dont on a assez montré les insuffisance à caractériser précisément les conceptions de Marx). Ma lecture détaillée de l'Idéologie allemande me convainc de plus en plus qu'il n'y a aucune forme de « conception matérialiste de l'histoire » ou quoi que ce soit de ce genre dans la pensée de Marx : on y trouve un point de vue théorique sur l'histoire (et non un système théorique, ou une méthode systématique), dont il serait trop long de discuter ici le détail. En gros : une analyse historique sérieuse n'est possible que si elle s'appuie sur l'analyse des rapports économiques qui structurent une société donnée. Voilà qui n'est pas tout à fait une « méthode » au sens fort du terme. Quand au fameux schéma de la succession des modes de production, il ne s'agit pas justement d'un schéma théorique, mais d'un survol historique à valeur d'exemple. Mais une bonne analyse du texte suppose une bonne connaissance de sa structure interne et de ce point de vue, la reconstruction a posteriori d'une « chapitre » I. Feuerbach par les premiers éditeurs du texte a fait beaucoup de dégâts. Je ne nie pas que la pensée de Marx soit, d'une certaine manière, dialectique et matérialiste, comme vous me l'accordez, mais en effet je ne pense pas que ces termes soient les plus centraux pour caractériser sa pensée (le premier moins encore que le second) et il faudrait avant toute discussion préciser ce que l'on entend précisément par « matérialisme » ou par « dialectique ». Je pense qu'Engels, non seulement insiste trop sur ces deux caractérisations dans ses textes tardifs, mais que de plus, il en donne des éléments de définition qui ne se trouvent pas dans l’œuvre antérieure de Marx ou de lui-même. Ici encore, point de « trahison » ou de « déviation », mais l'élaboration d'une pensée au-delà de ce qu'elle a été, processus inévitable dès lors que l'on revendique un « héritage » théorique qu'il s'agit de mettre en forme, alors qu'il n'existait qu'une pensée vivante et peu préoccupée de système (tant chez Marx que chez Engels, d'ailleurs) jusque là.

Sur ce point, justement, de la caractérisation de la méthode de Marx comme « matérialisme dialectique) je crois savoir qu'Engels n'emploie pas le terme de « matérialisme dialectique », mais qu'il oppose à une méthode dialectique idéaliste une « dialectique matérialiste ». C'est bien à Staline que l'on doit le terme de « matérialisme dialectique », défini comme le substrat philosophique aux analyses marxistes, et dont l'application à l'histoire est nommée « matérialisme historique ». Ces termes ont certes été repris par des auteurs critiques à l'égard du stalinisme, mais il n'empêche qu'ils portent sa marque et induisent une interprétation pour le coup vraiment falsifiée des conceptions de Marx comme de celles d'Engels. Et je ne pense pas qu'Engels puisse être considéré comme un « précurseur » de Staline sur la base du titre du chapitre IV du Feuerbach, qui est sans doute intitulé « matérialisme dialectique » dans votre édition de 1946 aux Éditions sociales, mais il est de la main des éditeurs... staliniens ! Ni dans les Werke (vol. 21), ni dans les Collected Works (vol. 26), ni dans l'édition bilingue de 1979 également aux Éditions sociales ne figure ce titre : le chapitre – comme les trois autres – n'en porte aucun. (Je n'appuie pas sur les Collected Works telles qu'elles figuraient sur le site marxists.org, mais sur la version papier ; sur ce site, la version proposée du Feuerbach d'Engels intitule les quatre chapitres « Hegel », « Matérialisme », « Feuerbach » et « Marx ».) Je ne doute pas que les éditeurs staliniens n'aient même pas pris la peine de placer leur titre entre crochet, tant les Éditions sociales ne pouvaient être tenues pour sérieuses et fiables avant qu'elles aient pris leur tournant « historico-critique » dans la seconde moitié des années 1960. Je préfère ne pas imaginer tout ce que cette édition de 1946 comporte de stalinien dans le reste de son appareil critique ou éventuellement dans les options de traduction. Ne l'ayant pas eue entre les mains, je ne m'aventure pas sur ce terrain. Mais je pense que s'appuyer sur une telle édition (sans la confronter au texte original) induit déjà un risque sévère en terme de biais interprétatifs.

Certes, je ne vous accuse pas de stalinisme. Mais votre défense de Marx et Engels, tant par les notions mobilisées que par les matériaux mobilisés (les textes et les éditions citées), ne me semble pas dégagée d'un carcan interprétatif qui a été forgé au plus fort du stalinisme et dont vous sembler hériter malgré vous et à votre corps défendant. Je vous laisse juger de ce qui engendre le plus de « dangers de dévaloriser la pensée de Marx et Engels », de la tentative d'étudier celle-ci en détail et de la restituer telle qu'elle s'est formée et développée historiquement (ce que j'appelle « marxologie », sans pour autant reprendre à mon compte l'ensemble des analyses de Rubel), ou de son enfermement – fût-il involontaire, dans votre cas – dans des cadres de lecture trop rigides hérités des années les moins glorieuses du marxisme dans sa forme la plus dogmatique.

Avec mes meilleures salutations,

François Villars

Réponses de Fabien Tarrit (3 juin 2015) :

François Villars,

Je suis heureux de constater que ce texte permet de discuter de l’œuvre de Marx, et de la sorte que cet échange fraternel permet de clarifier un certain nombre de points.

Sur la rédaction

Ayant moi-même écrit une thèse de doctorat1, les méthodes académiques nous sont à tous deux familières et si je veux bien reconnaître le caractère répétitif de mes introductions, elles visent à guider le lecteur, et chacun a sa propre manière de lire un livre, y compris de lire un chapitre à un moment donné... Je reconnais mon insistance sur la présentation de la structuration de mon livre. Cela dit, le fait que ce soit « mal écrit » relève d’un jugement, que je ne me permettrai pas de discuter.

Sur Marx et Engels

Tout auteur qui critique Engels ne le fait pas pour ne pas affronter Marx mais certains le font, et c’est je crois le cas de ceux que j’ai cités.

Marx et Engels ont signé des livres ensemble, mené des combats ensemble, ont en partie construit leurs pensées ensemble, et que leur approche soit « absolument identique » ne me préoccupe pas, tant non seulement Engels étant le premier collaborateur de Marx, un de ses inspirateurs – « Tu sais 1. que tout chez moi vient très tard, et 2. que je marche toujours dans tes empreintes », écrivait Marx à Engels le 4 juillet 1864 – mais aussi un de ses premiers lecteurs (très souvent le premier, avec Jenny) et certainement des plus avisés.

À ce titre, je conçois le marxisme comme le champ théorique élaboré par Marx et Engels, labouré par tant d’autres, à la fois théoriquement et pratiquement, sans qu’il soit nécessaire d’attribuer son émergence à Marx ou à Engels en particulier.

Sur la méthode

Engels a élaboré sur la méthode, Marx a eu moins l’occasion de le faire, si ce n’est dans des préfaces. Il l’a mise en œuvre à la fois dans sa pratique théorique et dans sa pratique politique, et vous avez raison c’est une postface, dans laquelle Marx parle de sa « méthode »… celle sur lequel il s’appuie pour construire une critique de l’économie politique, qui s’inscrit dans une conception matérialiste de l’histoire (d’après Engels les deux découvertes de Marx sont le matérialisme historique et la plus-value). À mes yeux il s’agit bien d’une méthode.

Marx a en effet peu écrit sur sa propre méthode, et j’ai cité un des textes où il l’évoque. J’utilise sciemment les synthèses et préfaces car elles sont les seuls textes où les auteurs parlent spécifiquement de méthode. Au demeurant, mon livre ne porte pas à proprement parler sur la méthode de Marx mais sur un courant qui vise notamment à dévaloriser cette méthode. Reste maintenant à démontrer ce qui dans les préfaces de Marx ou dans les synthèses d’Engels trahit la méthode de Marx. Pour les dernières, j’aimerais comprendre en quoi le fait que les conceptions ont été construites « bien longtemps avant » les rend caduques, et connaître précisément ce qui est caduc. « Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi » est le début de la Préface de 1859. On a bien une ébauche de méthode pour interpréter les faits historiques, une interprétation qui est plus élaborée dans L’idéologie allemande. À cet égard vous opposez une « conception matérialiste de l'histoire » à « un point de vue théorique sur l'histoire », or si une conception est un point de vue élaboré je ne vois pas ce qui vous dérange.

Vous considérez que la pratique visant à se fonder sur l’analyse des rapports économiques – une approche matérialiste – n’est pas une méthode « au sens fort ». Il faudrait peut-être discuter ce qu’est une méthode. Vous jugez en effet que le matérialisme et la dialectique ne sont pas centraux dans la pensée de Marx, et que la dialectique est moins importante que le matérialisme. Outre le fait qu’une telle affirmation ressemble à une appropriation (au moins partielle) de la coupure épistémologique althussérienne – qui ne me satisfait pas car rompt précisément avec la continuité de Marx et son caractère systématique – qui juge que la Marx de la maturité accorde moins de place à la dialectique (pour ma part je partage la position de Lénine pour qui la compréhension de la Logique de Hegel est utile à la lecture du Capital), j’aimerais comprendre ce qui pour vous est central dans la pensée de Marx.

En revanche, un désaccord apparaît, au sens où vous ne voyez de système chez Marx, du moins si on conçoit un système comme un ensemble cohérent et articulé qui en l’occurrence structure une vision du monde. Peut-être ne parlons-nous pas de la même chose à propos d’un système. Je ne conçois pas le système de Marx comme un ensemble fermé et figé, ouvert et évolutif.

Pour nourrir la discussion, voici ce que disait Engels à ce sujet dans Socialisme utopique et socialisme scientifique : « Cette philosophie allemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel, pour la première fois – et c’est son grand mérite – le monde entier de la nature, de l’histoire et de l’esprit était représenté comme un processus, c’est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l’on tentait de démontrer l’enchaînement interne de ce mouvement et de cette évolution ».

Ce qu’en disait Marx dans une lettre à Engels le 31 juillet 1865 : « Quelques défauts qu’ils puissent avoir, c’est l’avantage de mes écrits qu’ils constituent un tout artistique et je ne puis parvenir à ce résultat qu’avec ma façon de ne jamais les faire imprimer, tant que je ne les ai pas tout entiers devant moi ».

Sur la traduction

Je veux bien reconnaître que le terme « matérialisme dialectique » prête à confusion, précisément au sens où il a été utilisé par Staline. Toutefois pour éviter la fétichisation des mots, et parce qu’il a été utilisé par des auteurs antistaliniens comme vous le signalez, je suggère que la différence que vous faites entre « matérialisme dialectique » et « dialectique matérialiste » est, en un sens strictement théorique, insuffisante pour justifier une accusation de stalinisme inconscient. Si je reconnais que le terme n’est présent que dans l’édition de 1946 des Éditions sociales, je vous signale qu’on le trouve également dans l’édition de 1968 d’un recueil de Marx intitulé Sur la religion.

En outre, même si une traduction peut partiellement trahir un texte, et sachant qu’une partie significative de l’œuvre de Marx a été traduite en français dans la période que vous évoquez, sachant que les francophones ont dans leur grande majorité lu Marx aux Éditions sociales qui me paraissent sans ambiguïté d’une meilleure qualité que d’autres éditions comme Gallimard, je serais curieux de connaître ce qui dans ces traductions donne un « carcan interprétatif » stalinien dans lequel je me serais « enfermé », puisque c’est bien ce dont vous m’accusez. Ce que je vous demandais dans mon message était d’identifier ce qui est stalinien dans mon texte (à savoir le livre que vous critiquez), sans quoi il s’agit d’un procès d’intention. La tradition marxiste française non stalinienne a largement utilisé les textes en question sans faire de concession au stalinisme. Tel est le « carcan interprétatif », l’« interprétation falsifiée » que vous me prêtez « à mon corps défendant ». Même si la psychanalyse est à mes yeux tout-à-fait utile à la compréhension des mécanismes sociaux, la suggestion que mon texte est empreint de stalinisme, non seulement doit encore être démontrée, mais le fait qu’il le soit « malgré moi » – le stalinisme comme un acte manqué en quelque sorte –, ne me semble pas atteindre, pour le moins, le niveau de rigueur du reste de votre réponse. Les procès d’intention, y compris d’intention inconsciente, ne sont pas à la hauteur d’un échange intellectuel.

Ainsi, une critique fondée sur des interprétations de ce qu’a voulu dire l’auteur serait avantageusement remplacée par une critique des arguments, sans quoi la pensée de Marx et Engels, si elle est incarnée par des mots plutôt que par des raisonnements, est effectivement figée et de la sorte « dévalorisée ». Au contraire il s’agit, comme vous le signalez vous-même, d’une pensée vivante et, en l’état, mon livre n’est pas une marxologie, au sens d’une étude tout-à-fait indispensable de la pensée de Marx, de laquelle je ne saurais m’ériger en gardien du temple, simplement je tâche de lui rendre justice face au marxisme analytique. Au demeurant j’en sais plus sur ce que vous pensez de la méthode de Marx que sur ce que vous pensez du marxisme analytique.

Avec mes meilleures salutations, Fabien Tarrit

PS : je ne verrais pas d’inconvénient à ce que cet échange soit publié sur votre site.

Réponse de François Villars (4 juin 2015) :

Cher Monsieur Tarrit,

Fermons la discussion sur le style. C'est là comme vous le dites affaire de jugement, et cela n'est pas d'un très grand intérêt. Quant à ma thèse, elle porte sur Marx, Engels et les révolutions de 1848. Ma problématique porte plus particulièrement sur le statut de la politique dans leurs analyses et sur les usages politiques qu'ils font de leurs conceptions théoriques.

Stalinisme

Je m'exprime fort maladroitement. Je ne pense pas que l'on puisse être « un stalinien inconscient » et je ne cherchais pas à m'ériger en psychanalyste ou à vous faire un procès d'intention. Ma critique ne portait pas sur ce que vous auriez voulu dire, ou sur des arguments, mais sur les concepts mobilisés. Mon propos est simplement que les concepts et les catégories d'analyses balisent une interprétation, au moins en partie. Et certaines catégories d'origine stalinienne me semblent être de mauvais guides de lecture. Bien entendu, les catégories mobilisées ne sont pas en soi une interprétation, et elles ne la contraignent pas ou ne la produisent pas mécaniquement. Je ne pense pas par conséquent que votre livre soit en lui-même stalinien et je ne me lancerai donc pas dans une exégèse détaillée de votre texte sur ce plan. Une fois encore, je n'ai employé le terme de « stalinisme » qu'en référence à la catégorie de « matérialisme dialectique » : les textes d'Engels sont, sur ce point, hors de cause. Nos divergences me semblent reposer bien plutôt sur ceux-ci, et là, c'est clairement l'interprétation elle-même et non plus seulement les concepts qui sont en jeux. Aussi, je renonce volontiers à user de vocables dérivés du surnom de Staline et vous concède que mes propos mélangeaient maladroitement les registres dans ma dernière réponse, prêtant le flan à vos critiques justifiées.

Traductions/éditions

Pour ce qui est des Éditions sociales, certes, elles sont dans la plupart des cas les plus fiables. Mais elles sont loin d'être au-dessus de tout reproche. Le mieux reste malgré tout de suivre l'original en parallèle. Cela étant, je n'attaquais pas les Éditions sociales dans leur ensemble, ma remarque visait une période bien particulière : les éditions les plus utilisées me semblent être celles des années 1960 et 1970, période où les traductions se font plus systématiques et les éditions plus « historico-critiques ». Dès lors, elles ont atteint un standard de qualité élevé. Il ne me semble pas que ce fût le cas dans les décennies précédentes, décennies durant lesquelles elles n'avaient par ailleurs que peu de concurrentes (excepté le cas, aujourd'hui un peu oublié, des traductions de Jules Molitor aux éditions Costes), les éditions Gallimard n'ayant commencé à paraître que dans les années 1960. Et le niveau de fiabilité des éditions des années 1940-50 se voit simplement au fait que les éditeurs ajoutent des intertitres sans même préciser qu'ils en sont les auteurs.

Engels, Marx, marxisme

Mon point de vue ne consiste pas d'une part à défendre Marx et de l'autre à rejeter Engels, je pense que j'ai dit cela clairement. Ce qui relève de l'un et de l'autre me préoccupe en partie par contre. Pour la raison suivante : je ne considère justement pas « le marxisme » comme un champ théorique élaboré par Marx et/ou Engels. C'est probablement là l'une des sources profondes de nos divergences.

Surtout, le fait que ce champ – le marxisme – ait été labouré par d'autres en montre la profonde hétérogénéité. Votre livre porte sur une école « marxiste » bien particulière, qui, à l'encontre d'autres versions du marxisme, revendique explicitement une « infidélité » aux textes de Marx et Engels. Ainsi, et vous avez raison de le faire, vous prenez la défense de ces derniers contre les analytiques. Mais ce faisant, vous ne pouvez le faire au nom du « marxisme » en général. Ainsi, je vois une difficulté lorsque vous affirmez : « je conçois le marxisme comme le champ théorique élaboré par Marx et Engels, labouré par tant d’autres, à la fois théoriquement et pratiquement, sans qu’il soit nécessaire d’attribuer son émergence à Marx ou à Engels en particulier. » Car de deux choses l'une : soit le marxisme à été labouré par de nombreux auteurs et il n'y a pas une entité telle que « le marxisme » (cette pluralité vous est d'ailleurs connue : vous publiez dans la collection « mille marxismes »), et il est alors impossible de défendre un marxisme plus « vrai » qu'un autre, en terme de fidélité aux textes, cette question perdant son sens ; soit, on s'intéresse aux œuvres de Marx et Engels eux-mêmes, et alors il faut prendre en compte le contexte. Avec plusieurs conséquences dans ce dernier cas : les écrits de Marx et Engels étant très fortement liés à des problèmes et problématiques de leur temps, la question de leur « transposition » dans d'autres contextes perd son sens (il ne saurait plus être question de fidélité aux textes dès que l'on se penche sur d'autres contextes, que l'on cherche à analyser d'un point de vue marxiste) ; à ce moment, la question de l'évolution interne des idées des deux auteurs prend de l'importance ; celle de leurs trajectoires intellectuelles spécifiques respectives également. Je ne prétends pas qu'une des deux démarches soit plus pertinente que l'autre. Les deux ne se confondent pas.

Althusser : cet auteur me pose de nombreux problèmes. Le principal n'est pas à mon avis qu'il rompe la continuité de l’œuvre et sa systématique. C'est plutôt qu'il confond en une seule de nombreuses évolutions et ruptures qui ne sont : (i) pas toutes des ruptures et (ii) pas toutes organiquement liées. Par exemple, le rapport de Marx à Hegel n'est pas simplement celui d'un éloignement de plus en plus affirmé jusqu'à une rupture complète (la thèse d'Althusser en version « soft »). Ce rapport ne se confond pas avec la rupture progressive (par à-coups) avec le Jeune-hégélianisme, qui, loin d'être une rupture, est un processus complexe (en très gros : distanciation de Bruno Bauer et rapprochement de Feuerbach, puis distanciation d'avec ce dernier). On n'a pas non-plus : « humanisme hégélien » = philosophie, puis « science de l'histoire » = critique de l'économie politique. La découverte de l'économie politique est d'une grande importance et joue un rôle dans la « sortie de la philosophie », mais en effet, le Capital reste (ou plutôt redevient) marqué par la lecture de Hegel (la Logique). Cela dit, ces évolutions et ces ruptures me semblent exister, de sorte, par exemple, que l'on ne puisse pas considérer que la « sortie de la philosophie » revendiquée dans l'Idéologie allemande corresponde encore à la « réalisation de la philosophie » de l'Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel de 1843.

Dès lors que l'on cherche à comprendre ces évolutions (et leurs ressorts), la question des trajectoires de Marx et Engels prises chacune en elle-même devient primordiale. Ce qui ne suggère par qu'elles soient nécessairement divergentes ou incompatibles. Marx ne s'est intéressé réellement à l'économie politique qu'après sa lecture de l'Esquisse d'une critique de l'économie nationale d'Engels en 1844, Engels a tiré Marx vers le communisme, il l'a sensibilisé au mouvement ouvrier anglais, etc. Marx, de son côté, a bénéficié d'une formation philosophique bien plus solide qu'Engels, a produit des textes plus condensés, mais également plus fulgurants, dans cette première période. Par la suite, bien entendu, la rédaction du Capital doit énormément à la collaboration d'Engels (sur le plan du contenu, j'entends, et pas simplement du fait qu'Engels a offert à Marx la possibilité matérielle de l'écrire en le finançant). Les textes ultérieurs d'Engels, qui reviennent en partie sur cette période des années 1840, sont écrits quarante ans plus tard. Au-delà des problèmes de mémoire que cela peut occasionner (on sait par exemple que les récits qu'Engels donne de la fondation de la Ligue des communistes ne sont pas entièrement corroborés par les documents découverts par la suite), il y a des simplification qui sont opérées. Sa distinction, par exemple, entre « la méthode » (dialectique) révolutionnaire de Hegel et son « système » conservateur, ne correspond pas entièrement aux enjeux des débats qui déchiraient les Jeunes hégéliens. Son opposition entre le matérialisme et l'idéalisme ne recoupe pas non plus la teneur réelle des polémiques livrées dans l'Idéologie allemande (texte auquel d'ailleurs le vieux Engels ne semblait plus accorder une grande importance théorique). C'est pourquoi je pense qu'il est réducteur de ne mobiliser que ces textes de synthèse tardifs pour rendre compte d'élaborations théoriques antérieures.

Il ne s'agit pas ici de dire qu'Engels « trahirait » ou même « déformerait » le contenu d'un « marxisme » pur. Ces catégories d'analyse n'ont ici aucun sens à mon avis. Mais il s'agit de dire qu'on ne peut rendre compte des conceptions de Marx et d'Engels en s'appuyant sur ces résumés ultérieurs. Ces derniers sont d'un intérêt certain. Mais ils s'inscrivent dans un contexte tout à fait différent de celui des années 1840. Alors que durant les années 1840, Marx et Engels cherchent à trouver une voie nouvelle d'analyse qui permette de fonder le communisme sur une « conception de l'histoire » (et non « une théorie de l'histoire »), en se démarquant tout autant de la philosophie allemande de leur temps que des divers écoles socialistes concurrentes et en tentant de fonder en Allemagne une organisation ouvrière dans un contexte de fort retard industriel et d'imminence révolutionnaire, dans les années 1870 (l'Anti-Dürhing), il s'agit de prendre position dans de tout autres débats (les tensions au sein de l'A.I.T., l'unification des parti socialistes allemands, les lois anti-socialistes, la Commune de Paris) et dans de tout autres conditions (naissance et consolidation des partis de masse, reconfigurations internationales, etc.). Après la mort de Marx, Engels entend en plus assurer la transmission d'un héritage théorique et il doit toujours gérer les parti sociaux-démocrates, dans un contexte où l'on commence de plus en plus à parler de « marxisme » (notamment en France, en Allemagne et en Russie), que ce soit pour s'en revendiquer ou le critiquer. Mises au point théoriques et constitution d'un legs théorique vont alors de paire, et cette conjonction ne va pas sans conséquences.

Méthode

Dire tout cela, c'est bien sûr encore faire l'impasse sur un autre développement important : la critique de l'économie politique par Marx. Ce projet prend véritablement naissance dans les années 1850 (entre 1844 et 1850, non seulement, la critique de l'économie politique n'est pas encore conçu comme un projet indépendant, mais les connaissance de Marx sont encore largement en cours de constitution ; les Manuscrits de 1844 ne sont pas le « premier jet » d'un projet qui aboutira au Capital, comme le montre de façon à mon avis assez convaincante, les recherches récentes sur ce texte (voir Lire les Manuscrits de 1844 sous la dir. d'E. Renaut, Actuel Marx Confrontation)). Ici interviennent plusieurs textes dits « de méthode », qui ont une importance certaine (notamment, l'Introduction générale à la critique de l'économie politique de 1857). La fameuse « préface » de 1859 donne en effet un résumé des conceptions de Marx et Engels. Mais d'abord un résumé et non une synthèse systématique comme on a trop souvent voulu le lire. Et ensuite, un résumé des éléments pertinents pour le lecteur d'une critique de l'économie politique. Dans tous ces textes, préfaces et postfaces, introductions non publiées, etc., Marx nous livre des clé de compréhension de sa critique de l'économie politique. Mais cela nous renseigne à mon avis bien imparfaitement (parce que bien partiellement) sur la conception théorique sous-jacente de l'histoire, de la politique, etc.

En disant cela, je n'entends établir une coupure nette entre le projet de critique de l'économie politique et les analyses politiques de Marx, par exemple, et encore moins voir entre les deux une contradiction (à la manière de Pierre Dardot et Christian Laval, pour prendre un exemple récent et marquant). Mais je ne pense pas que toute la critique de la société capitaliste par Marx tienne dans sa critique de l'économie politique. Sa pensée proprement politique, par exemple, doit être explorée ailleurs. Et la méthode d'analyse des événements historiques et politiques n'est pas exactement la même que celle de la critique de l'économie politique (ici encore, pas de séparation trop nette). Daniel Bensaïd présente par exemple ce qu'il conçoit comme un « trilogie » (Lutte des classes en France, 18 Brumaire et Guerre civile en France) comme le lieu où « se dessine une conception de la politique », et où se trace « le sillon d'une pensée dans le siècle, qui est en quelque sorte l'autre face de la critique marxienne de la modernité, trop souvent ignorée par des lecteurs qu'aveugle le grand soleil de la critique de l'économie politique – Le Capital. » (« Politiques de Marx », dans Marx et Engels, Inventer l'inconnu, La Fabrique, pp. 13-14).

Or pour ce qui concerne la méthode d'analyse historique, on possède encore moins de textes que pour la méthode de l'économie politique. Ici, il faut lire l'Idéologie allemande.

Pour répondre à votre question : « j’aimerais comprendre ce qui pour vous est central dans la pensée de Marx », ce qui me paraît central, c'est sa dimension proprement politique. Comment Marx et Engels se donnent les moyens de comprendre une situation politique et d'en tirer les conséquences politiques qui permettent d'avancer vers une révolution communiste. La critique de l'économie politique occupe ici une place fort importante, mais pas exclusive.

Enfin, pour revenir sur la question « méthode »/« théorie »/« système » : je ne pense pas que Marx et Engels aient construit un « système » théorique complet et achevé, comme l'aurait fait un Hegel. Je ne pense pas même qu'ils aient eu cette intention au départ. Engels, dans ses écrits tardifs a, me semble-t-il, cherché à pousser dans ce sens. Et ce faisant – et cet effet s'est trouvé renforcé à mon avis du fait que dans le même mouvement, il a chercher à populariser, à « vulgariser » cette ébauche de système –, il a contribué à entamer un processus de « fermeture » des conceptions théoriques de Marx et de lui-même. Quant à élaborer une « théorie » de l'histoire, je ne crois pas que ce fût leur ambition. Une « théorie » de l'économie politique non plus. Une « méthode » d'analyse de l'histoire, certes. Mais le terme de « méthode » lui-même peut s'entendre de diverses manières. On peut l'envisager comme une méthode systématique, une sorte de marche à suivre, qui s'applique mécaniquement à une situation donnée et fournis des résultats. On peut aussi entendre par méthode, dans un sens un peu plus souple (ou plus lâche, c'est selon), un « point de vue théorique », une méthodologie consistant non en une marche à suivre, mais comme un ensemble d'aspects de la réalité étudiée à prendre en compte.

Il me semble de ce point de vue que lorsque Engels écrit à Vera Zassoulich en 1885 : « La théorie historique de Marx est pour moi la condition fondamentale de toute tactique révolutionnaire suivie et conséquente ; pour trouver cette tactique, on n’a qu’à appliquer la théorie aux conditions économiques et politiques du pays dont il s’agit » (cité par Rubel, dans Marx, critique du marxisme, éd. : 2000, p. 166), cela trahit un esprit un peu différent de celui de Marx qui, après avoir analysé en détail la structure de la commune paysanne russe, écrit à la même Vera Zassoulich (dans un brouillon de 1881, non envoyé) : « Ici, il ne s’agit plus d’un problème à résoudre ; il s’agit d’un ennemi à battre. Ce n’est donc plus un problème théorique. Pour sauver la commune russe, il faut la révolution russe. [...] Si la révolution se fait en temps opportun, si elle concentre toutes ses forces pour assurer l’essor libre de la commune rurale, celle-ci se développera bientôt comme élément régénérateur de la société russe et comme élément de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste. » (Marx, Œuvres II, p. 1573). Mais je m'empresse de reconnaître que ce jeux d'opposition sur deux citations ne tient pas lieu d'analyse sérieuse. Engels, ailleurs, explique également que le mouvement révolutionnaire russe doit être plus politique que théorique, si l'on en croit Kautsky : « Ce dont il s’agit aujourd’hui en Russie, affirme Engels, ce n’est pas d’un programme, mais de la révolution. Lorsque celle-ci sera déclenchée, ce ne seront pas les socialistes, mais les libéraux qui seront au pouvoir en Russie. […] Ceux qui feront la révolution en Russie ne pourront pas la mener jusqu’au bout. Ce n’est pas tellement leur lucidité théorique, c’est leur énergie qui importe. [...] Plékhanov a tort d’attaquer la Narodnaïa Voliia, les gens qui, à l’heure actuelle, sont les seuls à faire quelque chose en Russie, même si, d’un point de vue théorique, il a raison contre eux. » (cité dans Rubel, Marx critique du marxisme, p. 168). Il me semble que Marx insiste moins sur les limites du mouvement russe qu'Engels et se contente de livrer une analyse des conditions matérielles de la Russie. C'est cette attention aux conditions économiques qui me semble être le cœur de sa « méthode ». Dans le cas d'Engels, il me semble que cette « méthode » ressemble plus à une marche à suivre qui produit des résultat plus mécanique et des limitations plus strictes : les libéraux prendront le pouvoir, etc. Et on a l'impression que cela résulte plus du fait qu'une société semi-féodale ne peut évoluer que vers une société bourgeoise, du fait de l'enchaînement des modes de productions. Alors que chez Marx, l'analyse porte plus sur la situation réelle, concrète, et comporte moins de « spéculations » de ce type.

Encore une fois, je ne prétends pas ici livrer une analyse sérieuse, mais je cherche à faire comprendre en l'illustrant les deux sens que peuvent prendre l'idée de « méthode ». Je m'appuie en fait ici sur un travail largement inabouti que j'ai réalisé dans le cadre d'un cours il y a plusieurs années, et une étude plus approfondie me conduirait peut-être à abandonner cette nuance. Et même en admettant celle-ci, précisons qu'Engels a sans doute été, avant Marx, un analyste attentif et brillant des conjonctures politiques (durant l'année 1847, par exemple, il livre des analyses détaillées des forces politiques en France, en Angleterre et en Allemagne, que Marx reprendra en partie dans ses Luttes de classes en France), cela pour souligner encore que je n'accuse pas simplement Engels de caricaturer Marx.

Dialectique, matérialisme

Pour terminer sur ce point, je voudrais revenir sur la qualification de la méthode de Marx et Engels comme « matérialiste » d'une part et comme « dialectique » de l'autre. Il me semble ici que l'opposition « matérialisme »/« idéalisme » ne rend que très imparfaitement compte de la position de Marx et Engels lorsqu'ils élaborent leur cadre d'analyse, notamment dans l'Idéologie allemande. Leur « matérialisme » n'est pas en effet, une réflexion sur la « matière », ou même sur les simples « circonstances matérielles ». Ce qui peut justifier la revendication de « matérialisme », au-delà de l'opposition à la philosophie spéculative, c'est le fait qu'ils se centrent sur les rapports sociaux des êtres humains, rapports qui relèvent en fait de la nécessité pour les individus de produire leur vie matérielle. Le contexte polémique du texte les pousse parfois à accentuer leur revendication de matérialisme jusqu'à l'absurde, comme lorsqu'ils expliquent que le langage est la base « matérielle » de la conscience, et ils justifient cette qualification de « matérielle » par le fait que le langage consiste en des « couches d'air en mouvement » et donc de la matière (Idéologie allemande, éd. : geme 2014, p. 69). Si « matérialisme » il y a, c'est un matérialisme « de la relation », si l'on peut dire. Et la nature des rapports de production (ou des « formes du commerce ») explorés par les deux auteurs se résument très insuffisamment par l'idée de « matérialisme ». Il ne faut pas oublier, de surcroît, que cette revendication s'inscrit dans un contexte polémique autour de l'héritage de Feuerbach et de sa propre appropriation du « matérialisme ».

Quant à la « dialectique », elle me semble se réduire chez Marx et Engels à deux points : le premier est que l'on ne peut considérer qu'il existe des rapports ou des catégories sociales intangibles et éternelles, mais que la réalité historique est en mouvement constant (ce qui peut très bien se dénommer « historicisme », « relativisme », sans faire nécessairement référence à la dialectique), et d'autre part, à l'idée qu'une formation sociale « porte dans ses flancs », du fait des contradictions qui la traversent, une forme sociale « supérieure » appelée à prendre sa place. Cela, en effet, me semble important. Et surtout, le fait que ce second point n'implique pas un déterminisme historique unilinéaire doit être souligné. Mais ce fait, pour important qu'il soit pour la compréhension de la méthode de Marx, ne me semble pas la décrire dans son ensemble.

Ainsi, « matérialisme » et « dialectique », même pris ensemble, ne permettent pas de comprendre pleinement les conceptions théoriques de Marx et d'Engels. C'est pourquoi j'attache au final peu d'importance à ces termes, et je pense plus important de détailler les arguments qu'ils recouvrent, ainsi que ceux qu'ils ne recouvrent pas, mais qui sont tout aussi fondamentaux pour la compréhension de l’œuvre de Marx et Engels (les réflexion sur les rapports de propriété, les formes politique, la lutte des classes, etc. ; car dire de ces éléments qu'il interagissent de façon « dialectique » ne nous renseigne pas beaucoup et relève parfois plus de la cosmétique que de l'argument). Et le plus souvent – et c'est bien là ce qui m'avait fait réagir en premier lieu –, pris ensemble, et définis en s'appuyant sur les textes tardifs d'Engels et quelques préfaces, ils ont servit à réduire, schématiser et figer une conception théorique dont vous dites vous-même qu'elle doit être considérée comme « ouverte et évolutive ». Or pour la voir dans son ouverture et son évolution, justement, il me semble qu'il vaut bien mieux l'étudier dans ses applications en situation plutôt que dans des résumés décontextualisés ; la voir se déployer sur des objets concrets, plutôt que de l'enfermer dans des notions abstraites.

Pour conclure, je pense en effet qu'il serait intéressant de publier cet échange sur le site de la librairie. Je vais demander leur avis aux libraires. Quoi qu'il advienne, je vous remercie de ce dialogue, qui bien qu'il n'ait pas à mon avis contribué à réduire les désaccords qui nous séparent, les a clarifié, et du même coup, m'a forcé à clarifier un certain nombre de points pour moi-même. Il s'agit de sujets sur lesquels je suis en réflexion constante, mais pas souvent systématique, et un débat de ce type offre une occasion de faire le point, ce qui est toujours infiniment précieux.

Cordialement,

François Villars

1Le mien portait sur G.A. Cohen et le marxisme analytique. Je serais heureux de connaître votre sujet.