Derniers jours de guerre ; The fixer - Joe Sacco

Derniers jours de guerre - Joe SaccoThe fixer - Joe Sacco

Joe Sacco : The Fixer. Une histoire de Sarajevo, Rackham, 2015, 32.60

Joe Sacco : Derniers jours de guerre, Rackham, 2015 [2005], 24.80

Pour les ex-ados des années 90, le souvenir de la guerre en Yougoslavie est avant tout télévisuel. A l’heure des informations, on voyait des villes brûler et des hommes se battre dans un pays qui semblait à la fois tout proche et très lointain. L’histoire de ce pays était si compliquée que la plupart d’entre nous ne comprenait strictement rien à ce qui s’y passait.

Vingt ans plus tard, lire ou relire Joe Sacco permet de saisir, de l’intérieur, les ressorts de la tragédie yougoslave. Et aussi de se rafraîchir la mémoire : qui était Radovan Karadzic, déjà ?

 

Karadzic, justement, est le personnage principal du reportage qui ouvre Derniers jours de guerre. Joe Sacco accompagne deux chasseurs de scoops qui rêvent d’interviewer le leader des Serbes de Bosnie, aujourd’hui accusé de génocide et emprisonné à La Haye. Six minutes d’entretien leur seront accordées, devant l’église où Karadzic va assister à la cérémonie de Noël. Voilà pour la « grande » histoire – le reste du travail de Sacco est consacré à des gens que l’on pourrait qualifier d’ordinaires et que la guerre a pris au piège.

Quand Joe Sacco arrive à Sarajevo, la guerre est presque terminée et la capitale bosniaque essaye de revivre : il y a du monde aux terrasses des cafés, les bars sont pleins. Mais rien n’est jamais si simple et, dans The Fixer aussi bien que dans Soba, le second reportage de Derniers jours, on rencontre des hommes que la guerre a si profondément marqués qu’ils ont l’impression de ne plus être bons à rien. Musicien, artiste, Soba a 27 ans : « Ma vie est foutue. Notre génération est sacrifiée. La moitié de mes amis n’existent plus. » Quand à Neven, le héros inoubliable du Fixer, il se sent tout aussi largué, usé, sans avenir… et il doit compter sur le porte-monnaie de Joe Sacco pour assurer son train de vie (tartes, cigarettes). Une fois le cessez-le-feu prononcé la guerre continue, de façon plus sournoise, à broyer des vies.

Personnage insaisissable, volontiers mythomane (« Il a beaucoup d’imagination » disent de lui ceux qui veulent rester polis), Neven illustre à lui tout seul les ambiguïtés du conflit yougoslave. De père serbe et de mère musulmane, il se dit nationaliste serbe mais choisit de combattre avec les Bosniaques. Et s’il défend Sarajevo, c’est aux côtés d’un « seigneur de guerre » - l’un de ces chefs de gang qui prêtèrent leurs forces à une armée bosniaque peu nombreuse et mal préparée.

Quant à Joe Sacco, il se met en scène en observateur peu bavard et faussement naïf. Son statut de reporter ne l’empêche pas d’être capable de colère ou de compassion. Mais la discrétion de ce petit bonhomme au physique passe-partout va de pair avec un tempérament obsessionnel : il dessine des ciels surchargés, des ombres méticuleuses, travaille chaque dessin avec une obstination maniaque. Virtuose, expressif, le dessin de Sacco colle parfaitement à ses scénarios patiemment travaillés, à son travail journalistique d’une immense rigueur. C’est tout le génie de cet auteur : raconter l’Histoire avec une justesse, une honnêteté dont un autre médium que la bande dessinée serait peut-être incapable. NS