Paris, ville ouvrière - Maurizio Gribaudi

Paris, ville ouvrière - Maurizio Gribaudi

Maurizio Gribaudi, Paris, ville ouvrière. Une histoire occultée (1789-1848)

La Découverte, 2014, 444 p., CHF 46.20.

L’auteur commence par analyser les représentations projetées avant 1830 par les chroniqueurs et artistes bourgeois sur les quartiers populaires du centre parisien. Si le pittoresque tend alors à l’emporter, les clichés s’aggravent après la révolution de 1830 puis l’épidémie de choléra qui a lieu deux ans après : assimilées à leurs conditions de vie difficiles, ces populations sont dorénavant décrites comme des classes dangereuses et dépravées.

 

Pour lutter contre ces mythes et approcher au plus près la réalité de ces quartiers et de leurs habitants, Maurizio Gribaudi étudie finement les tendances à l’œuvre à l’époque : accroissement démographique dû à l’immigration et densification de l’utilisation de l’espace suite au rachat par des particuliers des biens nationaux confisqués à l'Eglise sous la Révolution, jusqu’au développement subséquent de véritables « fabriques collectives » au sein des blocs d’immeuble de la rive droite du centre-ville : schématiquement, chaque métier (très) particulier s’intègre à une chaîne pour produire au sein d’un immeuble ou à proximité directe tel ou tel bien.

Cette configuration donne lieu et se nourrit d’une très forte sociabilité populaire dont l’auteur retrouve des traces notamment dans les actes de la justice de paix qui règlent conflits du travail et affaires matrimoniales, toutes faisant appel à témoins et révélant ainsi des types bien particuliers de réseaux sociaux : sa méthode de reconstitution cartographique lui permet de visualiser géographiquement ces réseaux et de mettre à jour une solidarité avant tout professionnelle et de proximité plutôt que familiale.

Le dynamisme socio-économique du centre parisien tranche ainsi avec les apparences trompeuses faisant croire, de par la configuration enchevêtrée des ruelles et les clichés bourgeois, à un « peuple moyenâgeux ». Est ainsi mise en lumière une « modernité autre », largement ignorée, où les ouvriers maîtrisent, sinon en termes de propriété, du moins intellectuellement et spatialement, l’ensemble de la chaîne productive… et y conçoivent sans difficulté l’idée d’association, synonyme de maîtrise de leur travail et accomplissement souhaité des promesses de la Révolution, trahies par la bourgeoisie.

L’auteur décrit ainsi la « montée en politique » des ouvriers et la série importante de grèves et d'émeutes où, concernant ces dernières, la conjonction se fait souvent avec les républicains radicaux. Cette montée en politique est largement favorisée par la sociabilité déjà mise en exergue, qu’elle se concrétise chez les nombreux marchands de vin ou à travers les guinguettes (bals) et surtout les goguettes (sociétés de chant). Les ouvriers y chantent en fin de journée des chansons grivoises, mais inventent aussi de plus en plus des paroles sociales et politiques, improvisant au sujet des conditions d’exploitation qu’ils subissent.

Face à cette sociabilité, la police s’inquiète, infiltre, fiche et face à l’auto-organisation ouvrière les patrons font bloc sans une once de compréhension pour les revendications qui leur sont faites. La répression est féroce. Les planificateurs bourgeois des quartiers de l’ouest mettront quant à eux en œuvre leur « solution » en perçant à vif de grands boulevards annihilant les rues pleines de vie et régulièrement hérissées de barricades du centre-ville.

En conclusion, il est intéressant de retenir que, comme le souligne l’auteur, les ouvriers parisiens aient conçus leurs idées par eux-mêmes à partir de leurs conditions de vie et agi en conséquence en vue de leur but : « ils connaissaient en effet très bien », vu la configuration de leur insertion socio-professionnelle dans la fabrique collective au sein de leurs quartiers, « les mécanismes de fixation des prix » et n’avaient aucun besoin que des théoriciens leur amènent une connaissance par le haut ou fécondent leur conscience de classe. YB