Je n'irai pas ! - Eugène Cotte

Je n'irai pas ! - Eugène Cotte

Entre Neyruz et Denezy

Eugène Cotte, Je n'irai pas ! Mémoires d'un insoumis

Montreuil, La Ville brûle, 2016, 240 p. 22.-

 

En 1910, la population de Neyruz-sur-Moudon dépassait les 250 habitants, record historique. On construisait alors une nouvelle route vers Denezy, dans un relief compliqué. Eugène Cotte n’était pas le soldat qui rentre au pays, bien au contraire : c’était un insoumis français, anarchiste, qui vécut et travailla plus d’un an entre Neyruz et Denezy, sans doute sous un nom d’emprunt.

 

Quelques années plus tard, il rédigea des souvenirs qui sont publiés aujourd’hui. Une quarantaine de pages relatent son séjour en Suisse, ses travaux, ses amours, ses observations. L’édition, malheureusement, est particulièrement négligée pour ce passage : les noms géographiques sont défigurés, les rares notes approximatives. Avec un peu de patience et de flair, on arrive toutefois à reconstituer un morceau de l’histoire sociale et industrielle du canton de Vaud, « vue d’en bas ».

Après quelques jours à Lausanne, où il arpente la ville, notre Eugène s’embauche à la tuilerie de Naz, où il ne reste qu’une semaine : « ce que je trouvai un peu fort fut de ne pas avoir de draps sur la malheureuse paillasse que nous devions partager ». Arrivé à Neyruz, il décrit les travaux et les conditions de vie des ouvriers, la vie des villageois, la luge en hiver, l’eau et l’électricité arrivant dans presque toutes les maisons, ce qui ne manque pas de l’étonner.

Il y reste plus d’un an, passant l’hiver à Lausanne. Il trouve du travail d’abord chez l’entrepreneur Diana-Tardini au Maupas, puis chez l’horticulteur et pépiniériste Pittet, rue Marterey, allant « en ville avec un jardinier professionnel faire les jardins et les parcs chez les clients du patron, dans les hôtels et les villas ». Ses repas, il les prend à la « Consommation populaire » de la Société coopérative, place Arlaud.

De retour à Neyruz en mai 1911, « j’agrémentai [ma] chambre en fixant au mur les portraits de mes amis, ainsi qu’une carte de la Suisse et une lithographie à la mémoire de Francisco Ferrer. »  Il aime Adèle la couturière, il aime Elise la mal mariée, et suit de près les débats sur la paternité dans le nouveau Code civil. En hiver il prend pension chez un paysan, un des nombreux Dutoit du village ; il restera lié à cette famille toute sa vie, retournant la voir cinquante ans plus tard.

En avril 1912, il s’embauche sur le chantier du chemin de fer Aigle-Sépey-Diablerets, dans la même entreprise Blanchod pour laquelle il travaillait à Neyruz. « Georges Blanchod, ancien ingénieur de la ville de Montreux, s’était mis entrepreneur sans avoir beaucoup d’avance en capitaux, et il eut le tort de vouloir faire de trop grandes entreprises. » Après la faillite, Cotte devient charretier pour l’entreprise Felli, Pianezza & Biasini de Clarens, ayant acquis des chevaux et une carriole. Il transporte des pierres pour les constructions de Leysin en plein développement, puis travaille sur le chantier de la Grande-Eau, jusqu’au 1er décembre 1912. Felli « construisait là une usine électrique qui devait transformer en force motrice une chute d’eau provoquée (on obtenait ainsi une chute de 500 mètres) en détournant, sur un assez long parcours, le lit de la petite rivière qui longe la route Aigle-Sépey et prend sa source du côté des Diablerets ».

Cotte est abonné à des journaux anarchistes, mais il n’a pas d’activités militantes : « Je ne trouvai jamais en Suisse de véritables amis dont les idées et les sentiments s’accordent avec les miens. […] Cette année-là, il ne faisait pas très bon de se réclamer des idées anarchistes à cause de la fameuse affaire Bonnot et Cie. » Peu après, en compagnie d’un autre insoumis, il décide de retourner en France.

Les autres pages du livre, sur sa jeunesse paysanne, sa formation aux idées anarchistes, puis sur la guerre où il est blessé, sont elles aussi riches et vivantes. Mais l’épisode suisse mériterait d’être approfondi.

Marianne Enckell