"Protocoles" de Constance Debré

«Vous avez été condamné à mort». Implacable, sans appel, la première phrase de Protocoles claque comme une sentence. Dans son nouveau roman, Constance Debré dissèque sans concessions le phénomène de la peine de mort aux Etats-Unis, et sa prégnance sur la société américaine.

Constance Debré, Protocoles, Flammarion. 137 pages

Quelqu’un là-bas le lui a fait remarquer: Constance Debré a pour anagramme «Ten decent cobras». Au système clos, autosuffisant et glacial de la loi, l’autrice oppose une colère froide et venimeuse. En tant qu’ancienne avocate pénaliste elle ne le sait que trop bien: on ne combat pas la loi avec du pathos ou des jugements moraux. La charge ne peut provenir que d’une accumulation de faits objectifs. «La loi rend toute littérature obsolète (…) Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait rien à ajouter. (…) Depuis deux ans je ne lisais plus que des protocoles d’exécution».

Les faits, elle les énumère, les accumule. Avec une extrême précision, elle nous donne à entendre les protocoles. Ces règles qui encadrent la vie des pensionnaires du couloir de la mort. Qui définissent les techniques et le mode opératoire de leur exécution. Aucun détail ne nous sera épargné. On apprendra ainsi que les spécialistes s’accordent à dire que la mise à mort au moyen d’un peloton d’exécution est de toutes les techniques la plus infaillible et instantanée. Qu’elle a été de manière générale abandonnée. Que l’exécution par injection létale échoue une fois sur trois, entre autres car le personnel chargé de poser les aiguilles ou les cathéters ne dispose d’aucune formation médicale, mais qu’elle demeure la méthode la plus employée. Qu’en raison de ses échecs répétés on revient parfois à la chaise électrique ou à la mort par le gaz. Que ces techniques ne sont pas exemptes de défaillances non plus. Que la mort par électrocution est interdite pour les animaux. Que pendant un temps interminable la personne condamnée ne meurt pas, qu’elle demeure consciente. Que les dérapages sont la règle. Que tous les modes d’exécution cités sont légaux, constitutionnels.

Mais en attendant d’être tué, il faut bien vivre. En alternance avec la description par le menu de la machine carcérale se déploie la relation de la vie quotidienne de l’autrice sous le ciel toujours bleu de la Californie. Constance Debré nage tous les jours, se rend dans des fêtes, roule sur des autoroutes à voies multiples, est invitée à donner des conférences. Mais les gens ont beau toujours sourire, les supermarchés être agréables, «il y a une menace qui plane dans la perfection absolue». On parle d’argent, on parle de sexe, on parle d’aliens et d’extraterrestres. Tout lui apparaît comme nimbé d’irréalité. «Je ne sais pas. Je ne sais plus», répète-t-elle souvent. Tout pourrait arriver. Au pays des théories et des complots, des sectes et des astrologues, des tueurs en série, tout le monde semble être en train d’attendre le pire. En passant à côté d’une piscine dans la nuit, elle s’étonne presque de ne pas apercevoir de cadavre flotter à sa surface.

Si vous ne mourez pas de mort violente ou d’overdose ou d’une catastrophe naturelle, ou d’avoir trop mangé, alors vous serez condamné à mort, assène Constance Debré. Vous attendrez la fin dans l’isolement d’espaces aseptisés sous une surveillance de tous les instants. On fera tout le nécessaire pour vous garder en vie car ce qu’il pourrait arriver de pire c’est que vous mouriez avant, de vieillesse, de maladie ou de suicide. Ce qui importe, c’est «que votre mort ne soit plus la vôtre, qu’elle soit celle de l’État, l’expression de la loi. Ce qui compte est la foi en quelque chose qui tienne contre le chaos du monde, quel qu’en soit le prix».

Ce n’est pas le propos de l’autrice de décrire des trajectoires individuelles, de savoir ce qui a conduit des personnes précises à être condamnées à mort, ni encore de déterminer à quelle catégorie de la population elles appartiennent, mais de mettre à nu les rouages d’une mécanique déshumanisante. Ce qu’elle parvient parfaitement à faire. Le résultat est une lecture dont on ne sort pas indemne. Dérangeante. Insoutenable. Nécessaire.

(Chronique parue dans Le Temps)

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